
02.02.2026 l DANS LE PROCÈS sans fin contre le Louvre, des informations historiques ont circulé rapidement après le vol du 19 octobre 2025, contribuant à discréditer l’institution. Instrumentalisées parfois, certaines s’avérèrent fausses, comme la prétendue démission de son directeur en 1911 après le vol de la Joconde, ce dont aurait dû s’inspirer sa présidente actuelle Laurence des Cars. Info que j’ai démontée à partir de la presse de l’époque.
Nous découvrons qu’il en est de même pour cette autre histoire récurrente : la fameuse fenêtre par laquelle les cambrioleurs ont pénétré dans la galerie d’Apollon, quai François-Mitterrand, aurait déjà servi lors du vol de l’épée de Charles 10 en 1976, comme plusieurs s’en sont ému sur les réseaux sociaux dès le 20 octobre.
Au point que l’information s’est retrouvée récemment dans un article du Monde signé du journaliste Jacques Follorou, à l’origine pourtant de révélations d’importance sur le casse de 2025. « C’est par là qu’avait été volée, en 1976, l’épée de parade de Charles X, après l’escalade de la façade », écrit-il. De même, Laurent Lafon, président de la commission de la Culture du Sénat qui auditionna tous les protagonistes de l’affaire actuelle, en faisait en novembre dernier un élément supplémentaire à charge contre le Louvre : « Les cambrioleurs étaient passés par la même fenêtre, cette fragilité était connue, […] mais sous-estimée par les différentes directions qui se sont succédé ».

Ce n’est pourtant pas ce qu’indique la presse de l’époque que nous avons pu consulter, à savoir ses principaux quotidiens - l’un d’eux citant même comme source un communiqué du musée - ainsi que d’autres médias dont certains en ligne. Le 16 décembre 1976 vers quatre heures du matin, trois malfaiteurs s’introduisent au Louvre par effraction après avoir escaladé un échafaudage protégé par une palissade, sans déclencher aucune alarme. S’il existe un certain flou quant à la dénomination de sa localisation précise (erreurs comprises, qui s’expliquent rétrospectivement), personne n’évoque la galerie d’Apollon elle-même, ni les façades du Louvre côté Seine : cour des Tuileries (Le Figaro), cour Napoléon (France-Soir), cour Carrée (Le Monde), the Henri III wing of the Cour du Louvre (The Times)... En revanche, quasi tous précisent que les voleurs sont repartis « par le même chemin ».

Des images de l’échafaudage, publiées dans Le Parisien et France-Soir (visibles en ligne ici et ici) et diffusées dans le journal télévisé de TF1 du 16 au soir, permettent de lever le doute. Selon les dénominations actuelles du musée, il s’élevait au niveau de la dernière arcade de la façade centrale de l’aile Sully donnant sur la cour Napoléon (où se trouve la pyramide), quasi à l’angle de l’aile Denon, identifiable grâce aux statues de Keller et Coysevox disposées de chaque côté de la fenêtre donnant, au premier étage, sur la salle Henri 2 (au plafond peint par Georges Braque). Il se poursuivait, au premier étage, sur la façade de l’aile Henri 2 selon son appellation historique. Spatialement très près de la galerie d’Apollon et de son entrée, la fenêtre du vol de 2025 se situant à son autre extrémité.

Les informations divergent sur la fenêtre exacte par laquelle les malfaiteurs sont entrés mais toutes se situent sur la même façade : celle de la salle Henri 2 (salle 662) ou l’une de la salle des Séances juste à côté (ex-salle La Caze, salle 663) au plafond peint par Cy Twombly, ou encore une lucarne sur le toit, ouverte selon certains. Toujours est-il que, lourdement armés, masqués, gantés, des patins de feutre aux chaussures pour faire le moins de bruit, les malfaiteurs traversent avec certitude la salle Henri 2 (662), tourne à la salle des Sept Cheminées (660), continuent par la salle des Verres (661) avant de parvenir à la Rotonde de la Galerie d’Apollon (704) où ils maîtrisent deux gardiens en poste derrière une table, les frappant à coups de crosse et les ligotant.

Un troisième gardien donne l’alerte sans être vu, prévenant son chef qui appelle la police, mais les voleurs ont le temps, après s’être emparés de la clef de la galerie, d’ouvrir la grille, de briser une vitrine et de se saisir de l’épée d’apparat de Charles 10 à la garde et au poignet sertis de diamants, déclenchant cette fois une alarme. Ils repartent par « le même chemin » et disparaissent dans Paris. Les deux gardiens seront emmenés à l’Hôtel-Dieu.
A L’ORIGINE D’UNE FAKE NEWS
D’où, aujourd’hui, le journaliste du Monde et le président de la commission de la Culture du Sénat tenaient-ils leur fausse information ? Peut-être ont-ils entendu le criminologue Alain Bauer qui, le lendemain du casse du 19 octobre 2025, déclarait sur Figaro TV : « On n’apprend rien de nos erreurs ». Affirmant qu’« en 1976, l’épée de Charles X [avait] été volée dans la même salle, dans les mêmes conditions, et par la même fenêtre » - les autres invités sur le plateau acquiesçant -, il se demandait, ironiquement, « si elle avait été remplacée depuis ».

Le plus drôle est que lui-même n’en savait rien quelques heures auparavant puisqu’on le voit l’apprendre la veille sur CNews, invité « pour démêler le vrai du faux » dixit l’animateur, de la bouche d’un autre invité, Didier Rykner, directeur de La Tribune de l’Art. A 5,20’, Alain Bauer évoque le vol de 1976 : « Même endroit ». Didier Rykner le coupe pour préciser d’un ton catégorique : « Même fenêtre ». Le premier rebondit : « Et on peut considérer, quand on voit la fenêtre, qu’ils ne l’ont pas réparé depuis ».

D’autres informations s’avèreront fausses sur ce plateau, révélatrices de ce type d’émission de commentaires à chaud nourrissant toutes les rumeurs et fake news sur les réseaux sociaux. A 8.56’, Alain Bauer affirme que « la fenêtre n’était pas sécurisée » [faux], poursuivant sur sa lancée : « C’est la même chose qu’il y a 50 ans comme si ça n’avait pas eu lieu, car quand ça arrive la première fois, on a des excuses, circonstances atténuantes, quand c’est une répétition, on n’en a aucune ». Encore faux.

A 17,40’, Didier Rykner explique : « Le vrai problème, comme ça a été dit, rien n’est sécurisé [faux] et surtout, il y a un mois, la fenêtre par laquelle on est entré (...), il y avait des défauts [vrai]. L’alarme sonnait sans arrêt, j’ai des informations, je peux vous le garantir. L’alarme sonnait, elle a été à l’époque désactivée. Est-ce que depuis elle a été réactivée ? Ça, je n’ai pas l’information mais quand on écoute ce qui a été dit notamment dans le Figaro, dans plusieurs journaux, à 9h37 l’alarme sonne, à 9h38 ils partent donc ça veut dire que quand ils sont entrés, il n’y a pas eu d’alarme ». Cette info erronée a largement circulé les premiers jours comme l’a montré Libération, remontant d’ailleurs au même. Autant de cas intéressants qui montrent comment se forme une fake news, le vrai et le faux se mêlant, le vrai légitimant le faux, avec la télé pour onction.
DES FAITS DIVERS DONT ON PARLE LONGTEMPS
Cependant, des correspondances existent entre les deux vols, à près de 50 ans de distance. On s’interroge de la même façon : les voleurs comptaient-ils dérober d’autres pièces ? Ont-ils renoncé à cause du déclenchement de l’alarme ? On craint que les diamants ne soient dessertis puis retaillés pour être vendus plus facilement. C’est l’avis du commissaire Bouvier, chef de la brigade de répression du banditisme chargée de l’affaire, qui reste assez pessimiste sur les chances de récupérer l’épée... qu’on ne retrouvera en effet jamais. Les voleurs, très professionnels, n’ont laissés pour seuls indices que leurs patins de feutres.

L’épée, telle quelle, semble « difficilement négociable » selon Le Figaro qui donne la parole à Jean Chatelain, ancien directeur des musées de France, auteur d’un rapport réalisé à la demande de la future Commission européenne sur « les moyens de lutte contre les vols et les trafics illicites d’oeuvres d’art » en explosion sur le continent. Celui-ci constate « qu’il est plus aisé et moins dangereux de s’attaquer à une résidence secondaire vide d’occupants, à une église abandonnée ou même à un musée gardé, dans la meilleure hypothèse, par quelques gardiens peu solides, qu’à une banque ou à un bureau de poste ».
France-Soir déplore dans un article au titre éloquent que « le musée du Louvre [ne soit] pas assez protégé » malgré « de plus en plus de systèmes de protection sophistiqués ». Si les fenêtres de la galerie d’Apollon bénéficient bien de vitres anti-effraction, il est impossible d’en doter les vitrines car « elles déforment les objets exposés ». Quant aux gardiens, ils estiment « leur nombre insuffisant pour veiller sur tous les trésors qui leur sont confiés ». La CGT a indiqué que « dix hommes seulement » étaient chargés de la surveillance du Louvre la nuit.

Pierre Quoniam, le directeur du musée, les défend dans le Monde : « L’alarme n’est que l’alarme, après il faut intervenir, avant il faut prévenir. S’il n’y avait pas eu d’alarmes, puis des gardiens dans la galerie d’Apollon, d’autres objets auraient pu être volés. Quand bien même on mettrait vingt écrans de télévision, il faut savoir qu’un seul homme ne peut en surveiller que quatre à la fois, et pas plus de deux heures durant ». Dans le Monde diplomatique, il ajoute une phrase qui résonne particulièrement avec le vol de 2025, prononcée quasi telle quelle par un protagoniste : « Il y a contradiction entre les mesures prises pour le vol et celles nécessaires à la protection contre l’incendie ».
Mais, la différence la plus frappante avec la situation actuelle, c’est l’écho médiatique. En 1976, il semble bien moindre qu’aujourd’hui, au point qu’un magazine comme Connaissances des Arts qui, chaque mois, rend compte des actualités du secteur, ne signale même pas le vol. Aux journaux télévisés, la nouvelle occupe quelques secondes, ne méritant même pas un reportage. Le ton y est même presque léger. Sur Antenne 2 (24,77’), le présentateur Daniel Bilalian introduit le sujet avec ces mots : « On a volé l’épée de Charles 10, cela ressemble au titre d’une chanson déjà célèbre... »

Dans les journaux consultés, le vol est rangé à la rubrique des faits divers. Les quotidiens qui lui donnent le plus de place sont justement ceux consacrés au genre, comme Le Parisien et France-Soir. Le premier y consacre sa Une entièrement, avec photos, surtitre, titre et sous-titre accrocheurs : « Mystérieux vol au Louvre », « 3 truands (encore bien informés) volent l’épée du sacre de Charles X », « et... ignorent d’énormes diamants ». Le Figaro met l’information en Une mais parmi d’autres nouvelles. Le jeune journal Libération l’ignore. Le Canard enchaîné y fait juste allusion.
Quant au Monde, il ne lui consacre qu’une brève entre une affaire d’« avortement raté » et une fraude fiscale ! Il y revient un mois plus tard avec un article titré justement « Les faits divers du Louvre ». Dimension dont s’amuse la journaliste d’ailleurs, écrivant « Un vol au Louvre... Fait divers peut-être... Mais dont on parle longtemps. Accident, incident amplifié par le prestige national, international du musée. Un musée pas comme les autres ». Et de rappeler le vol de la Joconde que personne n’a en effet oublié ◆
