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Louvre-Lens, la culture comme alibi

Bernard Hasquenoph | 4/12/2012 | 12:43 | 11 commentaires


L’antenne régionale du premier des musées de France ouvre en grande pompe. Avec quel objectif ?

04.12.12 | CURIEUX PARADOXE. Le Louvre-Lens est présenté partout, par les politiques comme par les médias, comme une généreuse opération de décentralisation culturelle. Comme si les habitants du Nord-Pas de Calais devaient parcourir des centaines de kilomètres pour assouvir leur désir d’art. Pourtant, le petit frère du musée parisien s’implante sur une terre qui est tout sauf sinistrée... culturellement. Dans le dossier de presse d’inauguration, Henri Loyrette, président du Louvre parisien, le reconnaît lui-même, parlant d’une « ville située dans (…) une région réputée pour son exceptionnel dynamisme culturel et la densité de son réseau muséal. » C’est tellement vrai que le président du Nord-Pas de Calais, Daniel Percheron, a inventé le concept-slogan de « Région des musées ».

Pour s’en convaincre, il suffit de consulter la carte interactive de Musenor, le site web de la dynamique association des conservateurs nord-pas-de-calaisiens. Une cinquantaine d’établissements labellisés Musées de France (auxquels il faudrait rajouter 150 musées thématiques), se répartissent sur un territoire dont Lens est le centre, parmi lesquels de très réputés : le musée des Beaux-Arts d’Arras, La Piscine à Roubaix, le LaM à Villeneuve d’Ascq, le musée Matisse du Cateau-Cambrésis... sans oublier le Palais des Beaux-Arts de Lille avec ses expositions d’envergure internationale. Selon les chiffres du ministère de la Culture, ils ont totalisé en 2010 plus d’1,3 million d’entrées, ce qui place le Nord-Pas de Calais, au 6ème rang, hors Ile-de-France, des régions les plus fréquentées pour ses musées sur 23. Pas vraiment un désert.

Pour couronner le tout, Libération rapporte que selon une étude publiée cet été, la métropole de Lille - à seulement 28 km de Lens -, a développé en dix ans des pratiques culturelles si riches qu’elle est à même de rivaliser avec Paris. Alors, oeuvre de démocratisation ou vaste supercherie ? Disons que les enjeux du Louvre-Lens sont ailleurs. Avouer que l’objectif est avant tout économique et touristique serait moins politiquement correct.

Article également publié dans regards.fr

:: Bernard Hasquenoph | 4/12/2012 | 12:43 | 11 commentaires

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VOS COMMENTAIRES


17.01.2013 | Mumi |

Dans le message du 5/12 signé Kako, une phrase me fait bondir : « ...des jeunes membres de la profession muséale ont été formatés pour accepter ces folies au détriment du travail fondamental ». Croyez-vous que les conservateurs ou les régisseurs d’oeuvres, jeunes ou vieux, aient le choix ? Un conservateur est un fonctionnaire, qui doit obéir à sa hiérarchie. Que sa déontologie soit heurtée par ce que son directeur lui demande compte pour rien : il ne PEUT PAS désobéir. Et s’il le fait, il est sanctionné. A l’Institut National du Patrimoine, on apprend aux conservateurs la déontologie mais aussi les droits et obligations des fonctionnaires. Et quand ils sont en poste, ils découvrent que la déontologie est très souvent bafouée et qu’ils ne peuvent rien faire contre. Depuis des années, et de plus en plus, on impose aux conservateurs toutes sortes de choses qui les choquent et ils doivent courber l’échine et s’exécuter :
- prêter des oeuvres à des expositions même si elles sont très fragiles
- les prêter sans convoyeur
- acquérir des oeuvres sans intérêt ou très chères dont le prix n’a pas été négocié
- concevoir des expositions du type « monnaie d’échange », uniquement parce qu’elles rapportent de l’argent
- laisser des soirées privées se monter au milieu des oeuvres et constater les dégâts le lendemain j’en passe et des meilleures. Beaucoup de conservateurs sont contre le Louvre-Lens, pas par parisianisme, mais parce que, effectivement, le Nord-Pas-de-Calais n’est pas un désert culturel et compte beaucoup de musées et aussi parce que le système est injuste, vis-à-vis des touristes venus de loin qui doivent en plus d’aller à Paris, pousser jusqu’à Lens avec un TGV à des tarifs ruineux (le slogan « Tous à Lens » m’a énervé, parce qu’aller à Lens, ça coûte très cher !) Beaucoup de conservateurs sont contre le Louvre-Lens et le Louvre Abou Dhabi parce qu’ils savent très bien que la création de ces musées est fondée uniquement sur des impératifs économiques. Abou Dhabi paye ce que le Louvre n’aurait jamais pu se payer avec les subventions publiques et ses fonds propres. Mais ils doivent obéir... Les sanctions s’ils désobéissent ? Des brimades, du genre retirer à un conservateur un projet d’exposition sur lequel il travaille depuis des années... Pire : lui bloquer son avancement...dur car un conservateur n’est pas bien payé. 2.500 € par mois en milieu de carrière... Mais ça, on n’en parle jamais. C’est si facile de « casser du conservateur » ! On ne parle jamais non plus du fait que les conservateurs sont de plus en plus remplacés à la tête des institutions par des énarques ou des ex-conseillers politiques. Exemples : Versailles, Fontainebleau, Beaubourg, Saint-Germain-en-Laye - un scandale : le conseiller musées de Frédéric Mitterrand s’y est recasé juste avant la présidentielle alors qu’il n’a aucune compétence en archéologie... Ils n’ont aucun scrupule à traiter les oeuvres comme de la monnaie d’échange économique, à faire du « développement économique ». Autrement dit, les conservateurs doivent obéir à ces dirigeants qui parlent des oeuvres comme de produits et des visiteurs comme de clients. En clair, on les a remplacés par ce type de dirigeants, parce qu’ils ne voulaient pas faire ce que leur déontologie leur interdit... Enfin, à « Kako » qui trouve que les oeuvres des musées parisiens ne viennent pas jusqu’à lui ou elle, je réponds que les musées déposent au contraire beaucoup d’oeuvres en région pour de longues durées et prêtent énormément à des expositions en région. En plus le nombre d’expositions augmente fortement, donc les prêts sont de plus en plus difficiles à gérer. La prochaine fois que vous allez voir une exposition, lisez les cartels (les étiquettes) des oeuvres, regardez d’où elles viennent et dites-vous que pour qu’un prêt se fasse, il faut le travail conjoint d’un conservateur, d’un documentaliste, d’un régisseur, d’un restaurateur, d’un monteur-encadreur ou d’un socleur, d’un secrétaire, d’un convoyeur, etc etc. Prêter une oeuvre, ce n’est pas juste la mettre dans un camion et hop ! C’est un travail long et complexe, c’est toute une chaîne de compétences qui permet un prêt. De tout ce travail, on ne parle jamais et les visiteurs ont l’impression que les oeuvres arrivent dans une exposition par l’opération du Saint-Esprit ! Voilà, je vous laisse méditer...


7.12.2012 | Paumadou | http://www.museogeek.com

En réponse à Bernard (qui répondait à Sophie) La région investit énormément pour les transports ces dernières années : elle vient de refaire une bonne partie du revêtement de l’A1 non-payante (Lille-Paris) et de l’A25 (Dunkerque-Lille), elle a organisé le « Pass pass » sorte de Navigo régional qui permet de passer du train, au métro, bus et réseaux d’autocar frontaliers avec la même carte d’abonnement. Elle investit ce qu’elle peut pour que les grandes villes isolées le soient moins (Lens n’est pas si isolée que cela si l’on possède une voiture, elle est à proximité de l’A1, prenons Maubeuge si l’on veut un exemple de ville particulièrement isolée et bien moins attractive !)

Mais elle ne peut pas obliger la SNCF à maintenir ou augmenter les trains (plus rapides, plus directs) à destination de Lens. Elle peut juste proposer une offre intéressante pour les voyageurs et lancer l’effet « demande » qui obligera la SNCF à offrir des trains nombreux et fréquents. Le TGV Paris-Lens offre 3 aller-retours par jour (matin-midi-17h), c’est très peu, pas suffisamment pour être intéressants d’un côté comme de l’autre, les horaires sont trop éloignées (contrairement aux Paris-Lille toutes les heures, voir demi-heures en heures de pointes), mais la région ne peut pas exiger que la SNCF augmente la cadence : elle n’en a pas le pouvoir ! Elle peut juste proposer une offre attrayante pour attirer les parisiens (et les lillois) sur Lens et rendre la ligne de train rentable. Les millions n’auraient eu aucun intérêt s’ils avaient été déboursés pour les transports puisqu’à quoi sert une ligne TGV ou une autoroute s’il n’y a rien à voir au bout ? On peut bien construire toutes les routes et les lignes de train qu’on veut, si les gens n’ont rien à faire sur place, ils n’iront jamais.

Bernard Hasquenoph / Louvre pour tous, le 7/12/2012, à 20:26 |

Merci pour toutes ces informations :-)


5.12.2012 | kako |

A Hach

Ironie, bien entendu (avouez que je suis convaincant tout de même...). Je suis, bien entendu, aussi opposé au Louvre-Lens qu’au Louvre Abu-Dhabi et autres « antennes » et « itinérances » qui mettent en danger les oeuvres sans apporter quoi que ce soit au public à qui l’on jette tout çà en pâture sans explications, sans médiation véritable, avec injonction de se réjouir et d’applaudir. Avec que ces folies ont coûté, coûtent et vont inévitablement coûter, on pourrait donner à nombre de musées les moyens de se moderniser et de se développer. Mais non, aujourd’hui, on sélectionne le patrimoine « montrable » comme les titres d’un portefeuille d’actions. Et bien des jeunes membres de la profession muséale ont été formatés pour accepter ces folies au détriment du travail fondamental. Le Louvre, Orsay et les autres ne sont plus que des magasin d’accessoires qu’on prête, qu’on emprunte, qu’on loue, qu’on délocalise. L’esprit néolibéral ici comme ailleurs fait son oeuvre, et ces « actifs dormants » sont désormais valorisés en circulant au-delà de toute raison afin de rapporter, soit du cash, soit des électeurs, soit de la gloriole. Alors qu’importe si un tableau perd un peu de matière picturale (on repeindra), si une terre cuite se brise (on recollera) ou si un panneau du XIVe siècle se fend (on mettre de la pâte à bois). Il n’y a plus rien à dire puisque le politiquement correct interdit désormais de critiquer les actions de démocratisation de la culture. Mais justement, pour moi, il ne s’agit pas du tout de démocratisation culturelle.


5.12.2012 | Hach |

La question ne serait-elle pas non plus de savoir pourquoi les autres régions de France n’ont pas proposé de dossiers viables à l’appel d’offre du Louvre ? Car de source sûre ça n’a pas été le cas.

Si vous voulez un développement culturel dans votre région et que l’Etat ne semble pas y répondre, alors c’est à votre région qu’il faut vous adresser. Si la région Nord se permet de débourser 150M pour un projet aussi discutable que le Louvre Lens alors d’autres peuvent probablement faire ce choix.

A Kako : J’avouerai que je suis sceptique devant votre phrase « Et qu’importe les dangers que cela fait courir aux oeuvres ». Ironie ou inconscience ? Dans le doute je prendrais le premier choix.


4.12.2012 | kako |

A ce moment-là, moi aussi je veux un Louvre dans mon petit coin de Gascogne. Pourquoi moi qui suis à 50 km de Toulouse, dans un secteur où il n’y a que peu de musées et pas bien riches, je n’aurais pas le droit à voir venir ici les oeuvres du Louvre ? Sur quel argument me priverait-on d’avoir tout près de chez moi des oeuvres sur bois du XVe siècle, des commodes marquetées Louis XV ou des Rembrandt ? Si je veux voir la Liberté de Delacroix, il faut maintenant que j’aille plus loin que Paris. Est-ce normal ? Pourquoi ne l’amène-t-on pas jusqu’ici ? Si l’on considère que les chefs-d’oeuvres du Louvre peuvent être déplacés à Lens et y être bloqués pendant des mois et des mois, m’empêchant ainsi de les voir lorsque je vais à Paris (une fois par an, en ayant économisé pour le séjour durant l’année), alors il n’y a aucune raison valable d’en priver les habitants de ma région. Je demande à ce que les oeuvres du Louvre, mais aussi les chefs-d’oeuvres de tous les grands musée de France, circulent en permanence sur le territoire de la République et ne soient plus renfermés dans les mêmes établissements. On amène la culture à Lens ? Je la veux aussi près de chez moi. Et qu’importe les dangers que cela fait courir aux oeuvres. J’ai tort ?

Bernard Hasquenoph / Louvre pour tous, le 4/12/2012, à 19:41 |

Non, non, ça se tient :-)


4.12.2012 | JAG | http://www.jocelyne-artigue.fr

Bonjour réflexion interessante mais malgré tout ces décentralisations sont très importantes, et devraient porter leurs fruits à plusieurs niveaux Cordialement, JAG


4.12.2012 | Paumadou | http://www.museogeek.com

Le discours « parisien/étatique » peut-être : la volonté de faire coller le discours aux clichés sur le NPDC ?

Le discours régional (presse et politique à destination du public local) est beaucoup plus réaliste : il parle économie et tourisme bien avant de parler culture (comme il est dit dans l’article, la culture, dans la région, on connait)

Mais ce n’est pas pour autant plus réaliste : c’en est même arrivé au point que, si on écoute aveuglément leurs discours, le Louvre-Lens paraît être la panacée de tous les problèmes économiques de la région entière ! (la méthode coué, on le dit, on y croit...)

(après il faut reconnaître que la zone de Lens est un quasi-désert muséal en comparaison des autres communautés urbaines régionales et qu’il fallait bien un Louvre pour attirer les habitants de la région jusqu’à Lens tant ils ont à voir ailleurs...)


4.12.2012 | Sophie |

Je crois que vous développez dans cet article une vision assez idyllique et parisienne de ce que’est le maillage culturel d’une région. Lorsque l’on délocalise le MAC/Val en région parisienne ou n’importe quel autre musée de banlieue personne n’invoque l’argument de la proximité de Paris largement suffisante en terme d’offre culturel ! Certes Lens n’est qu’à 30km de Lille. Mais il y a très peu de transports, il faut une voiture pour faire le trajet. Lille n’est pas la région Nord-Pas-de-Calais. Bien sûr la métropole est très bien pourvue. Mais 30 km ce n’est pas la porte à coté pour tout le monde. Lens est une zone presque laissée pour compte et extrêmement touchée économiquement. Mais pas que. Bien sûr les lensois ont besoin que leur ville (qui n’est pas une annexe d’une Métropole) reparte économiquement, trouve du travail... Mais faire le pari d’amener la culture aidera les gens sur place bien au-delà de ça. Oui, la culture est un outil de mieux-vivre, d’intégration et de cohésion sociale. Et il n’y pas que les habitants d’une grande ville qui ont le droit d’en profiter.

Bernard Hasquenoph / Louvre pour tous, le 4/12/2012, à 14:20 |

Il y a très peu de transports ? Mais que fait la Région capable de financer l’essentiel des 150 millions d’euros qu’à coûté le beau projet du Louvre-Lens ?


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« En France, on travaille dans le service public, en Amérique, on travaille pour le public » Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, TÉLÉRAMA | 14.09.16
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