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Versailles fait vendre du Koons chez Pinault

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Bernard Hasquenoph | 11/11/2009 | 23:24 |


Une oeuvre vendue près de 6 millions de dollars chez Christie’s a profité de l’aura versaillaise sans jamais y avoir été exposée. Puis réponse à Jean-Jacques Aillagon...

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Koons et Aillagon © Louvre pour tous

11.11.09 | ON S’EST FAIT AVOIR. L’oeuvre « Large Vase of Flowers » de Jeff Koons vendu mardi chez Christie’s à New-York n’était pas l’exemplaire exposé l’année dernière au Château de Versailles comme nous l’indiquions dans notre article « Un Koons de Versailles en vente chez Pinault ». Nous présentons donc nos plus plates excuses à nos lecteurs. Cependant nous plaidons les circonstances atténuantes car la maison d’enchères, propriété de François Pinault, a su savamment créer la confusion pour que l’oeuvre mise en vente profite pleinement de l’aura versaillaise, ce qui en dit long sur la valeur de l’objet lui-même et sur le fonctionnement du marché de l’art contemporain.

Comme tout ce qui sort de la firme Koons, trois exemplaires identiques existent de ce bouquet de bois polychrome créé en 1991. Christie’s mettait en vente le premier de la série comme l’indique sa fiche de présentation qui dresse une liste de publications s’y rapportant, parmi lesquelles on trouve un article de MADAME FIGARO, une référence en critique d’art, intitulé « Le roi Koons à Versailles » [1]. Premier indice troublant.

La fiche se poursuit avec la liste des lieux d’exposition de l’oeuvre mise en vente. Nombreux pour une pièce somme toute récente. Le Château de Versailles qui y est bien cité, arrive en dernière position. Sa mention qui comporte une erreur dans les dates de durée de l’exposition ce que nous avions relevé, se termine par une information mise entre parenthèse, détail qu’à première vue nous pensions être lié à une simple question de pagination : « Chateau de Versailles, Jeff Koons Versailles, October 2008-April 2009, pp. 77-79, 154 and 166 (another example illustrated in color) ». En fait, il fallait comprendre qu’à Versailles, avait été exposé un autre modèle, similaire à celui mis en vente. Pas vraiment clair. Du coup, des quatorze lieux d’exposition cités, seuls deux concernent réellement la pièce mise en vente ! Sans fréquenter les maisons d’enchères à ce niveau, la méthode, quelque peu curieuse, n’est-elle pas trompeuse ?

Enfin, pour rajouter à la confusion et couronner le processus, le catalogue de la vente, en double page 34 et 35, montre le bouquet koonsien photographié l’année dernière dans la Chambre de Marie-Antoinette au Château de Versailles, sans aucune légende d’accompagnement. Comme l’écrit la spécialiste du marché de l’art Judith Benhamou-Huet dans un court article du POINT que nous avons hélas découvert trop tard puisqu’y était indiqué la réalité de l’oeuvre : « Pas de doute sur le fait que le passage par la résidence du Roi-Soleil soit considéré comme une valorisation pour le vendeur. Car c’est dans ce contexte que le catalogue montre l’objet » [2].

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Catalogue Christie’s en ligne : cliquez ici © DR

En effet, à y bien réfléchir, que ce soit l’oeuvre authentiquement présente au Château ou pas, ne change pas grand chose au débat, à savoir que Versailles est bien un élément de valorisation commerciale pour les artistes contemporains qui y exposent. C’est même pire ou cocasse puisque l’argument de vente utilisé ici - vu à Versailles - fonctionne tout autant pour une oeuvre qui n’y a jamais été présente physiquement. Le simple fait qu’elle soit semblable à celle qui l’a été réellement suffit à en augmenter la cote ! Magique.

L’exemplaire du « Large Vase of Flowers », propriété de l’éditeur d’art Benedikt Taschen, mis en vente le 10 novembre chez Christie’s New-York a donc trouvé preneur pour la coquette somme de 5 682 500 dollars, soit 3 781 560 euros, atteignant quasi l’estimation haute plafonnant à 6 millions de dollars. La presse américaine indique que l’acheteur est Dominique Lévy, célèbre galeriste new-yorkaise (L&M Arts) et ancienne directrice internationale du département des ventes privées de Christie’s NY. Ce qui est sûr, c’est que la même oeuvre vendue 994 961 dollars en 2000 chez Christie’s Londres a donc vu sa valeur augmenter de 500% en moins de dix ans [3]. So great !

Nous devrions le savoir, dans le commerce tout est question d’emballage. C’est finalement la Cicciolina qui a raison pour avoir déclaré dernièrement : « Les collectionneurs achètent des oeuvres si elles sont bien promues et malheureusement même si la pièce a peu ou aucune valeur. Si elle était bien promue, vous pourriez même vendre une boîte vide pour 1 million de dollars » [4]. L’ancienne starlette porno et femme politique italienne est bien placée pour connaître le système du marché de l’art, elle qui a été l’épouse et la muse de Jeff Koons à sa période la plus marketing.

CUMUL ART OU ART OFFICIEL ?
Notre erreur va certainement ravir Jean-Jacques Aillagon, président du domaine de Versailles, qui nous a reproché des approximations et de comporter des ragots le concernant à la limite du diffamatoire - jusqu’à un A au lieu d’un E dans un vocable italien ! - dans un texte mis en ligne sur son blog le 9 novembre et daté du 2. Dans ce « droit de réponse » par blog interposé, il s’en prend vivement à nos interrogations quant à ses liens avec l’homme d’affaires et collectionneur François Pinault et au galeriste Emmanuel Perrotin, agent de Xavier Veilhan actuellement exposé à Versailles.

Pourtant nous ne sommes pas le premier, ni le dernier, à nous poser des questions à ce sujet. En septembre dernier, Vincent Noce, journaliste à LIBÉRATION fait chevalier des Arts et des Lettres au temps de Christine Albanel, concluait un article par ces mots : « Au-delà de la dispute esthétique, [Jean-Jacques Aillagon] a cependant fait le choix, avec Koons, de trois artistes célèbres qui ont une présence forte dans la collection de François Pinault, qu’on peut voir à Venise. Pour ne rien arranger, Versailles va exposer, trois ans de suite, trois artistes liés au même galeriste à Paris, Emmanuel Perrotin. « C’est un hasard », fait-il observer, soulignant qu’on « ne choisit pas tel ou tel en fonction de son galeriste ». D’ici à voir surgir une controverse sur la résurgence d’un goût officiel… » [5]. Le JOURNAL DES ARTS, au sujet de cette même programmation, évoque « une collusion avec le marché » [6].

Déjà, l’année dernière, avec Jeff Koons Versailles, la presse, dont des titres loin d’être à ragots, avait questionné les liens étroits qui unissent l’ancien ministre de la Culture et le milliardaire. Dès avril 2008, dans un portrait consacré à J.-J. Aillagon, le même JOURNAL DES ARTS s’interrogeait sur la volonté du patron du Château de Versailles d’y voir exposer Jeff Koons : « Une fleur faite à François Pinault ? » se demandait Roxana Azimi [7]. Quelques mois plus tard, au démarrage de l’exposition, LE FIGARO, sous la plume de Valérie Duponchelle, faisait allusion à ce même reproche persistant : « Accusé d’avoir choisi d’ouvrir le bal avec l’artiste cher à François Pinault, Jean-Jacques Aillagon, ancien directeur du Palazzo Grassi et désormais président de l’Établissement public du musée et du domaine national de Versailles, rend, dans son éditorial à paraître dans le catalogue, cette idée originale à Laurent Le Bon, co-commissaire de l’exposition... » [8]. Le sujet fut même abordé lors de la conférence de presse inaugurale, le 10 septembre 2008, J.-J. Aillagon se déclarant offensé par ces critiques, jugeant « désobligeant » et injuste le procès d’intention qu’on lui faisait.

Le même mois, Didier Rykner de LA TRIBUNE DE L’ART dans une longue interview mise en ligne sur son site, lui posait directement la question :« On a beaucoup parlé de conflit d’intérêt à propos de la rétrospective Koons, sachant que vous avez été directeur de la Fondation Pinault et que celui-ci est l’un des plus grands collectionneurs de cet artiste, et un prêteur important cette exposition ». Jusqu’à Jérôme Garcin, directeur du service culturel du NOUVEL OBSERVATEUR, qui, dans une chronique parue le 22 janvier 2009 s’en prenait violemment à l’ancien ministre de la Culture : « A propos de morale, rappelons que, à peine avait-il quitté la Rue-de-Valois sous les huées des comédiens, M. Aillagon s’est empressé de se vendre au milliardaire François Pinault afin de diriger son Palazzo Grassi vénitien tout en présidant la chaîne TV5 Monde. Etre à la fois patron d’une collection privée à l’étranger et patron d’une télé publique en France ne lui a posé alors aucun problème déontologique. Depuis, M. Aillagon a parrainé, par tirage au sort, Olivier Besancenot à la présidentielle et il règne sur le château de Versailles, où il a fait entrer les caniches et les écrevisses surcotés de l’Américain Jeff Koons, artiste animalier préféré du mécène de l’exposition, François Pinault... Ce n’est plus du pop art, c’est du cumul art. Et dire que le bonhomme s’est assis dans le fauteuil de Malraux ! ». On le voit, ce n’est pas vraiment nous qui avons initié la polémique qui, ce mois-ci, est à nouveau nourrie par un article du TÉLÉ OBS qui constate, non sans malice, que les artistes contemporains exposés ou annoncés à Versailles « ont exactement les mêmes parrains : le galeriste Emmanuel Perrotin et/ou l’ancien employeur de Jean-Jacques Aillagon, le milliardaire François Pinault - dont l’épouse, Maryvonne, est d’ailleurs présente au conseil d’administration de l’établissement », ce qui, véritable scoop, apparaît comme la cerise sur le gâteau [9].

Peut-être que J.-J. Aillagon n’a pas apprécié que nous soyons les seuls à avoir noté qu’en septembre 2008, au démarrage de Jeff Koons Versailles, il siégeait toujours au conseil d’administration du Palazzo Grassi dont il avait pourtant quitté la direction près d’un an auparavant. Officiellement en août 2007 selon le site Internet de l’institution privée pour être remplacé par Monique Veaute au mois de septembre suivant, avant de prendre la présidence de l’établissement public de Versailles sur nomination du président de la République par décret du 6 juin 2007 [10]. A l’époque, non seulement la presse vénitienne (peu fiable selon M. Aillagon), mais aussi LE JOURNAL DES ARTS, en France, rapportait son intention de continuer à y siéger :« Je reste dans le conseil d’administration du Palazzo Grassi » affirmait-il dans ce journal [11].

Sans doute les journalistes ont mal compris les intentions de M. Aillagon puisque, dans le « droit de réponse » qu’il nous oppose maintenant, il affirme ceci : « Dès ma nomination à la présidence de l’Etablissement public du musée et du domaine national de Versailles, j’ai mis fin à mes activités salariées de directeur de Palazzo Grassi dont j’étais d’ailleurs, en droit, « administrateur délégué », Palazzo Grassi étant, depuis l’ère Fiat, constitué en Société par action de droit italien. » puis ceci : « J’ai également mis un terme à ma participation au conseil d’administration de cette société après que cette instance ait été en mesure de prendre acte de ma démission et me donner quitus de ma gestion. M’y a alors remplacé mon successeur à Palazzo Grassi, Mme Monique Veaute ». Cette procédure aura donc nécessité plus d’un an. Dont acte.

Pour finir, nous tenons à rassurer M. Aillagon sur la « prédilection » qu’il nous prête à nous acharner sur l’établissement qu’il dirige. C’est vrai que nous sommes nous-même estomaqué par la quantité d’anomalies relevées là-bas au point d’avoir saisi la Répression des Fraudes devant le peu de considération que l’administration du Château faisait de nos récriminations. Ceci dit, nous souhaiterions pouvoir en dire plus de bien comme nous l’avons fait dans notre article « Tarifs au Château de Versailles, un frémissement » mis en ligne le le 8 novembre. Mais nous sommes loin d’être le seul à nous plaindre des conditions de visite dans cet endroit que l’on continue à trouver merveilleux et nous invitons M. Aillagon, si ce n’est déjà fait, à lire les nombreux témoignages reçus au sujet de la politique commerciale qui y règne. Autant d’éléments qui, faute d’atteindre à sa personne, le laisse manifestement de marbre en ne méritant aucune mention sur son blog. Pourtant...

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:: Bernard Hasquenoph | 11/11/2009 | 23:24 |

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NOTES

[1] « L. Cenac, »le roi Koons a Versailles,« Madame Figaro, 6 September 2008, p. 142 (illustrated in color) »

[2] « Bouquet royal » par Judith Benhamou-Huet, LE POINT n°1938 | 05.11.09

[3] Vendu à Christie’s de Londres le 27 juin 2000 : £663,750 ($994,961)

[4] POP MAGAZINE n° 21, cité dans « Fiac 2009 : rêver, s’amuser, acheter » par Judith Benhamou-Huet, LE POINT n°1935 | 21.10.09.

[5] « Versailles, résidence royale d’artistes » par Vincent Noce, LIBÉRATION | 22.09.09.

[6] « Des stars et le Qatar » par Roxana Azimi, LE JOURNAL DES ARTS n°308 | 04.10.09.

[7] « Jean-Jacques Aillagon » par Roxana Azimi, JOURNAL DES ARTS n°279 | 11.04.08.

[8] « Toute la planète réunie à Versailles pour Jeff Koons » par Valérie Duponchelle, LE FIGARO | 10.09.08.

[9] « Bienvenue au Versaillagon » par Morgane Bertrand et Gurvan Le Guellec, TÉLÉ OBS PARIS | 07.11.09. Nous avons été sollicité dans le cadre de cette enquête, on nous a rencontré longuement sans qu’on juge utile ensuite de nous citer.

[10] Journal officiel du 7 juin 2007.

[11] « L’archeologia a Palazzo Grassi » par Enrico Tantucci, LA NUOVA DI VENEZIA | 12.06.07 ; « De Venise à Versailles » par Roxana Azimi, LE JOURNAL DES ARTS | 22.06.07.



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« En France, on travaille dans le service public, en Amérique, on travaille pour le public » Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, TÉLÉRAMA | 14.09.16
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