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Jeff Koons Versailles Maison

Bernard Hasquenoph |

Louvre pour tous | 29/09/2008 | 16:36 |


Le château de Versailles, en exposant des oeuvres de Jeff Koons, accueille le plus classique des artistes contemporains. Loin de tout scandale, il réveille un Versailles oublié en résonance avec son travail.

Bonus
-  Citations autour de l’exposition
-  Document : « Du mauvais goût à Versailles »
-  Vidéos : exposition et interviews de Jeff Koons
-  Infos pratiques

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Balloon Dog © Louvre pour tous

29.09.08 | PLUS KITSCH TU MEURS : un arbre en métal grandeur nature au feuillage passoire peint en vert d’où s’échappe « une infinité de jets d’eau » retombant dans un bassin bordé de roseaux crachant de l’eau en sens inverse... du Jeff Koons 2008 ? non du Le Nostre 1673 [1].

S’il était un artiste vivant « adapté » à Versailles, c’était bien la « star mondiale de l’art contemporain » [2], qui, au-delà de l’aura de scandale qu’il traîne depuis sa période cicciolinesque, est finalement le plus classique de tous, certains acteurs de la scène contemporaine le jugeant même limite ringard [3].

C’est vrai que chez ce quinquagénaire à la mise impeccable, l’art déborde rarement du cadre. Point d’installations, de vidéos ni de performances typiques de la création d’aujourd’hui, mais le plus souvent de bien sages sculptures sur piédestal qui, quand elles ne sont pas en acier inoxydable, sont produites dans des matériaux dits nobles imitant le genre ancien : bois polychrome, porcelaine peinte, marbre ou verre poli, bronze... Recherche de respectabilité, volonté de s’inscrire dans la grande tradition ou acte de dérision, l’art néo-pop de Jeff Koons est avant tout un art du pastiche [4].

S’il y a surprise - répulsion pour certains - elle naît sans doute de l’effet produit entre la facture ultra-classique de ses oeuvres et la vulgarité naïve de sujets issus d’une mythologie américaine mondialisée, infantilisante et obsessionellement optimiste, qu’on n’imaginerait pas sacrés pièces de musée. Méprisé ou adulé, comme toute artiste, Jeff Koons reflète et révèle une part de son temps. L’art de Jeff Koons, ce serait quelque chose comme du Disney pour adultes, pornographie comprise, une apologie de la béatitude [5].

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« Michael Jackson and Bubbles », par Jeff Koons, Versailles 2008 © Louvre pour tous

DU MAUVAIS GOÛT À VERSAILLES
Un éloge du mauvais goût aussi qui, transposé trois siècles en arrière, n’est pas tout à fait étrangère à l’aventure artistique de Versailles, n’en déplaise aux thuriféraires d’un lieu qu’ils ne veulent voir que sublime, forcément sublime. Pour Koons qui dit aimer « profondément ce qui est baroque », ses œuvres tape-à-l’oeil exposées dans les Appartements Royaux renvoient - pour employer une expression aillagonesque - par un « jeu d’échos et de reflets » troublants aux folies décoratives du temps de la jeunesse du Roi Soleil quand l’ostentatoire et le bizarre régnaient en maître.

Pierre Verlet, biographe référent du château de Versailles, décrit cette lente maturation du goût de Louis XIV, aidée par les restrictions financières que lui imposèrent les circonstances. Si l’historien de l’art note « la permanence des goûts du Roi pour les matériaux somptueux, les marbres, les miroirs, les dorures », tout ce qui matérialise son pouvoir en fait, il relève, avec l’âge du monarque, une « épuration » de ceux-ci vers « plus de légèreté et de finesse ». L’auteur n’hésite pas à parler de « mauvais goût » au sujet de certaines réalisations du Roi Soleil qui, comme filtrées par le temps, firent place à des nouvelles où put éclore alors et s’affirmer un « bon goût » à la française qui s’épanouira plus tard [6].

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Une touriste devant le buste Louis XIV par Jeff Koons © Louvre pour tous

Les œuvres de Koons exposées sous les lambris surchargés du château réveille ce Versailles première mouture, décorum pompeux et fantasque d’un pouvoir se voulant absolu. Au point qu’on imagine facilement certaines d’entre elles - les plus brillantes, les plus bling-bling dirons-nous - trouver place sans presque d’anachronisme parmi le mobilier d’argent, sujet d’une exposition remarquée l’année dernière dans les mêmes pièces du château.

Une « esthétique du pouvoir » chère à Louis XIV pour laquelle Jeff Koons s’avoue fasciné [7], et qui, appliquée à sa manière et transposée à notre époque, expliquerait qu’il soit devenu la coqueluche de collectionneurs milliardaires, sa place actuelle dans l’art se mesurant à l’aune des prix astronomiques atteints par ses oeuvres en salles de vente.

Quant à Split-Rocker, sculpture végétale monumentale érigée au beau milieu du parterre de l’Orangerie, on imagine aisément, comme le répète en boucle Jeff Koons dans les médias, « Louis XIV se levant un matin à Versailles et, regardant par la fenêtre, faire le souhait suivant : Aujourd’hui, j’aimerais voir une sculpture d’une douzaine de mètres de haut, faite de 90 000 fleurs fraîches, et qu’elle soit réalisée avant la tombée du jour. »

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Jeff Koons à Versaille devant son Split-Rocker, le 10.09.08 © Louvre pour tous

UN ARTISTE DE COUR
Classique toujours, Jeff koons l’est certainement dans sa manière de manager sa carrière et de mener à bien ses multiples chantiers en véritable chef d’entreprise. L’artiste maudit façon XIXème siècle ou l’excentrique night-clubber façon XXème, très peu pour lui, Jeff Koons est un PDG de l’art hyper-organisé travaillant la semaine à des horaires de bureau pour consacrer ses week-ends à sa famille et au jardinage [8]. Quand il confie l’exécution de ses oeuvres à des dizaines d’assistants, c’est moins à la manière d’un Warhol qui, en comparaison, fait figure de beatnik qu’à celle d’un maître ancien… Charles Le Brun par exemple.

La figure romantique de l’artiste-auteur post-Révolutionnaire, concepteur en même temps qu’exécutant, nous a quelque peu fait oublier l’artiste de cour Ancien Régime, à son apogée au XVIIè, à la production quasi industrielle, dirigeant un atelier d’apprentis et d’assistants exécutants, faisant créer en série certaines oeuvres pour satisfaire une clientèle internationale - à l’époque européenne - diversifiant ses activités jusqu’à l’art décoratif et vivant richement, généralement dans un bel hôtel particulier. Charles Le Brun a été sans conteste le plus grand d’entre eux, objet durant un demi-siècle de toutes les faveurs du Roi, imposant un art officiel selon son style dans tout le royaume et dans tous les domaines des arts plastiques - de quoi faire frémir les vilipendeurs d’un art officiel d’aujourd’hui -, dictant sa doctrine de l’Académie de peinture à celle d’architecture, des centaines d’artistes et d’artisans travaillant sous ses ordres et à partir de ses dessins à la manufacture des Gobelins qu’il dirigeait [9]. Charles Le Brun vivait comme un prince et est considéré comme le plus riche des artistes de son temps.

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« Moon » par Jeff Koons dans la Galerie des Glaces © Louvre pour tous

Encore une fois il faut relire Pierre Verlet décrivant le premier peintre du Roi Soleil « venant surveiller les progrès de son ouvrage », en l’occurence la voûte de la Galerie des Glaces, exécuté par « ses peintres », obscurs anonymes qui s’emploient à broyer et appliquer les couleurs sur des « dessins qui ont été agrandis à l’échelle » d’après les indications du Maître [10], exactement comme le fait un Jeff Koons pour les toiles peintes à l’huile qu’il produit ces dernières années, comme s’il voulait s’inscrire toujours plus dans la tradition, à la différence près que si Le Brun était un artiste de la main, dessinateur hors pair et peintre émérite, ce n’est certes pas le cas de Jeff Koons qui conçoit ses « peintures » sur ordinateur « de façon extrêmement précise » dit-il. La grande peinture est morte, vive Photoshop ! Supercherie diront certains. Pas pour lui qui pense que « l’art n’est pas dans la technologie », la technique qu’un instrument [11].

Finalement, Jeff Koons est un artiste conceptuel rêvant classique. Il existe chez lui un souci du savoir-faire et une telle recherche de perfection formelle que cela le rapproche encore plus des artistes du passé dont il se vit comme le successeur. Koons avoue trouver dans la matérialisation et la faisabilité technique de ses projets un intérêt majeur, l’amenant à collaborer avec nombre de spécialistes - coloristes, scientifiques ou ingénieurs - et faisant ainsi se confronter une multitude de disciplines, d’où il dit tirer toute la saveur de son art, une philosophie du partage et de l’échange.

Aussi, le « sacrilège » que constituerait la présence d’œuvres de l’artiste américain dans le « saint des saints » de l’art français est une absurdité, lui pour qui exposer à Versailles est le couronnement d’une carrière étincelante comme un bijou fantaisie. L’ironie veut que Balloon Dog, sculpture ouvrant l’exposition dans le salon d’Hercule, se trouve face à une toile géante de Véronèse qui, en 1573, poursuivi par l’Inquisition pour une œuvre semblable jugée non conforme aux canons religieux d’alors, eut ce mot célèbre : « Nous, les peintres, prenons la liberté que prennent les poètes et les fous ». Plus de quatre siècles après, la formule est toujours valable, quel que soit l’artiste.

:: Bernard Hasquenoph |

:: Louvre pour tous | 29/09/2008 | 16:36 |

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EN COMPLÉMENT

Pour connaître les sources des citations émaillant notre article, consulter « Jeff Koons Versailles - Citations autour de l’exposition ».

En complément de notre article, nous publions un extrait du livre « Versailles » de Pierre Verlet : « Un goût qui s’épure et se francise ».

Exposition JEFF KOONS VERSAILLES
Dans les Grands Appartements et Parterre de l’Orangerie
11.09.08 / 04.01.09
De 9h à 18h30 jusqu’au 31 octobre
De 9h à 17h30 du 1er novembre au 14 décembre
Exposition prolongée jusqu’au 4 janvier 2009
Nocturnes les samedis de 18h30 à 22h sauf le 13 septembre
Entrée : 13,50€ | Gratuit : moins de 18 ans et lors de Versailles Off le 4 octobre
http://www.jeffkoonsversailles.com

« The » trash show, with Joshua Rifkin and the Merseyside Kammerorchester by davicho1938



Jeff Koons dans son studio de création à New-York (en anglais) | 25.10.08
par Roland Hagenberg




Interview Jeff Koons en anglais et en 3 parties | 14.07.08



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NOTES

[1] Cette fontaîne-installation constituait le Bosquet du Marais ou Bosquet du Chêne Vert créé par Le Nostre en 1673 disparu en 1704. On peut s’en faire une idée grâce à un bosquet semblable construit à Petergoff, le Versailles russe, construit par Pierre Le Grand à partir de 1712 suite à une visite en France.

[2] Les deux expressions entre guillemets sont de Jean-Jacques Aillagon, président du domaine de Versailles, la première lors de la conférence de presse du 10.09.08 inaugurant l’exposition, la seconde lors de celle du 11.12.07 présentant les chantiers et programme en cours et à venir au domaine de Versailles.

[3] Le portrait que lui consacre LE JOURNAL DES ARTS N°286 | 09.08 sous la plume de Roxana Azimi se fait l’écho de certains critiques voyant en lui « le Meissonnier du XXIè siècle, l’artiste pompier, le faiseur par excellence ».
Pour sa part, sans préjuger de ce qu’elle pense de l’artiste, l’ex-critique d’art contemporain de LIBÉRATION, Elisabeth Lebovici note, sur son blog LE BEAU VICE, le 03.09.08 : « A Versailles, mais ça tout le monde le sait, grâce à la publicité négative fait par une équipe de barbons, Jeff Koons s’installe dans les appartements royaux, ce qui nous semble un tantinet trop adapté pour nous intéresser à la question (c’est comme si on exposait Picasso au musée Picasso !!). »

[4] Humour, hommage ou premier degré, la plupart des sculptures de Koons exposées ici reposent sur des piédestaux totalement intégrés aux salles qui les accueillent, le plus souvent en imitation marbre.

[5] Jeff Koons ne cesse de décrire, à longueur d’interviews, sa démarche artistique se voulant positive, visant à l’acceptation de soi, des autres et du monde tel qu’il est. Dans l’article du JDA cité plus haut, le commissaire d’exposition Francesco Bonami dit de lui : « S’il n’était pas artiste, il serait le gourou d’une secte, mais pas de celles qui pousseraient au suicide. Jeff n’est pas cynique, il est fanatique de son art, optimiste. »
La parenté de l’oeuvre de Koons avec celle de Pierre et Gilles qui étaient d’ailleurs présents à la soirée VIP lors de l’inauguration de l’exposition, est évidente. L’introduction qu’il a d’ailleurs signé pour le catalogue de leur exposition « Double je » au Jeu de Paume, à Paris, en 2007, éditions Taschen, semble lui correspondre tout autant : « Les aspects ludiques de leur oeuvre sont une célébration autant qu’une critique de la culture populaire. Leur oeuvre n’émet pas de jugement sur l’histoire culturelle. Ils abattent les hiérarchies de l’art et permettent au spectateur d’atteindre un niveau d’acceptation où la culpabilité et l’angoisse disparaissent... ».

[6] « Un goût qui s’épure et qui se francise » in Versailles, de Pierre Verlet, éditions Fayard, 1961, réédité depuis et toujours disponible chez le même éditeur. Nous publions comme document ce texte.

[7] « J’ai toujours été fasciné par Louis XIV. J’ai réalisé une statue dans le style de celles de Louis XIV, pour montrer l’admiration et le respect que j’éprouve pour son esthétique du pouvoir. » in Koons : « Fasciné par Louis XIV », propos recueillis par Danielle Attali et Stéphanie Belpeche, JDD.fr | 10.09.08. Ce buste réalisé en 1986 en acier inoxydable est exposé dans le salon de Mercure.
De nos jours, on retrouve cette même esthétique du pouvoir royale caricaturée jusqu’à l’absurde chez quelques émirs et dictateurs se rêvant en monarque Grand Siècle, déclinée ensuite en mobiliers tocards dans des showrooms pour nouveaux riches.

[8] Sur sa manière de travailler, lire l’article « Jeff Koons, Mickey-l’ange contemporain », entretien réalisé par Dany Jucaud, PARIS MATCH N°3090 | 28.0808.

[9] Coïncidence, exposition à voir en ce moment aux Gobelins : « Alexandre et Louis XIV - Tissages de Gloire » à partir des dessins de Charles Le Brun, jusqu’au 1er mars 2009, 42, avenue des Gobelins, 75013 Paris.

[10] Chapitre « L’art de Versailles » in « Versailles » de Pierre Verlet, cf. références plus haut.

[11] PARIS-MATCH cité plus haut.



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UNE CITATION, DES CITATIONS
« En France, on travaille dans le service public, en Amérique, on travaille pour le public » Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, TÉLÉRAMA | 14.09.16
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