LOUVRE POUR TOUS

Accueil > Politiques > Ministère de la Culture

Le coût exorbitant du site du ministère de la Culture

Bernard Hasquenoph |

Louvre pour tous | 2/12/2011 | 08:36 | 4 commentaires


530 000 euros pour le nouveau site Internet du ministère de la Culture contre 100 000 euros pour celui de la Présidence de la République, soit cinq fois plus cher. De quoi susciter quelques interrogations. Son prix le place loin devant les sites d’autres ministères. Pourquoi ? Les explications de la Rue de Valois demeurent confuses.

FRÉDÉRIC MITTERRAND DÉCOUVRE L’EXISTENCE DU NOUVEAU SITE, UNE SEMAINE APRÈS SON LANCEMENT
interviewé par Pascale Clarke, FRANCE INTER | 06.12.11 (verbatim)
A écouter ici, 7,05mn

- P.C. : 430 000 euros, c’est le prix, paraIt-il, du nouveau site du ministère de la Culture. Est-ce que c’est pas cher... ?
- F.M. : Quel nouveau site du ministère... ?
- P.C. : Non ?... C’est pas ?... Y’a pas un nouveau site du ministère de la Culture ?
- F.M. : Si... mais 430 000 euors, alors là je dois dire, ça m’a échappé... euh...
- P.C. : C’est pas le vrai coût ?
- F.M. : Je peux pas vous dire, voilà, je peux pas vous dire... parce que, pour l’instant, ça n’est pas venu sur mon bureau encore.
- P.C. : Il est bien, remarquez, mais il est un peu cher par les temps qui courent.
- F.M. : Oui, mais pour l’instant, je n’ai pas encore vu arriver la facture et de toutes façons j’ai une capacité de résister aux factures qui est considérable.
- P.C. : C’est vrai ?
- F.M. : Oui, oui...
- P.C. : Quel est votre secret ?
- F.M. : Eh bien je dis non.


02.12.11, actualisé le 06.12 | CHERCHEZ L’ERREUR ! Mardi, nous révélions sur notre page Facebook puis sur notre compte Twitter, grâce à la perspicacité d’un de nos fans-amis-lecteurs, que le nouveau site du ministère de la Culture www.culturecommunication.gouv.fr avait coûté la bagatelle de 530 000 euros. Plutôt malvenu en ces temps de rigueur. Un prix qui nous a paru à première vue très élevé, tant pour la pauvreté graphique de son interface très flottante, la lenteur de l’affichage de ses pages que pour son absence de nouvelles fonctionnalités. Si l’ancien site méritait assurément d’être réactualisé, on peut regretter que le site du ministère de la Culture ne soit pas plus créatif.

L’info du coût était à dénicher dans la liste des marchés conclus par le ministère en 2010. On y apprenait, à la date du 12 août, que la refonte du site internet culture.gouv.fr avait été attribuée pour 529 065 euros à la société iséroise Silicomp AQL, qui pourtant depuis 2008 porte le nom commercial d’Orange Business Services IT&L@bs suite à son rachat l’année précédente par France Télécom. Dur à suivre quand on sait que le groupe Silicomp fondé en 1983 et depuis donc devenu filiale d’Orange, s’appelle en réalité Network Related Services, nom adopté comme raison sociale en juin 2009.

Mais, histoire d’obscurcir un plus le dossier, on découvre maintenant que quasi toutes les informations inscrites sur la liste émanant du ministère de la Culture étaient fausses, pas de beaucoup mais fausses. A commencer par la date d’attribution du marché : il ne s’agissait pas du 12 août 2010, ce qui ne pouvait effectivement pas correspondre à la date limite de réception des offres fixée au 8 septembre suivant, mais le 15 novembre 2010 tel que l’avis officiel le précise. De même, la société bénéficiaire du marché, parmi 6 offres reçues, n’était pas domiciliée en Isère mais en Bretagne, et s’appelle officiellement Alliance Qualité Logiciel AQL, laquelle appartient bien au groupe ex-Silicomp domicilié lui à Grenoble et avalé par Orange. Enfin, le montant du marché n’est pas de 529 065 mais de 529 900 euros... Très fiable le ministère de la Culture.

JPG - 130.8 ko
Liste 2010 des marchés conclus / Ministère de la Culture
JPG - 84.8 ko
Avis d’attribution du marché | 15.11.10

L’avis de l’appel d’offres pour la refonte du site Internet culture.gouv.fr datant lui du mois de juillet 2010 détaille l’objet du marché divisé en deux lots, au montant minimum de 80 000 euros HT chacun. La première prestation attendue avait pour objectif la conception et réalisation de la nouvelle plate-forme technique du site détaillée de la façon suivante :


- Concevoir et réaliser la nouvelle plate-forme technique culture.gouv.fr
- Reprendre et intégrer les principaux contenus existants
- Définir la charte graphique commune au site culture.gouv.fr (signature culture) et les déclinaisons associées (sites DRAC et sites disciplines culturelles).
- Exécuter des prestations de tierce maintenance applicative (corrective, adaptative, évolutive).

Rien que de très banal dans ce genre de dossier, non ? Vu le résultat, on est encore plus perplexe. Le site du ministère de la Culture n’est pas le premier à avoir des ramifications. Les DRAC - bonne chance pour les trouver par le nouveau menu - disposaient déjà de fiches sur le site du ministère. Et certaines possèdent des sites indépendants toujours en fonction. Quant aux pages des disciplines culturelles, on ne peut pas faire plus indigeste : exemple la page Musées. Plus intriguant encore, seul le lot n°1 a été attribué à Silicomp AQL. Mais alors quid du second lot dont l’objectif était l’écriture de nouveaux contenus, voire ré-écriture de contenus existants ? Il serait intéressant de le savoir puisque cela ne peut que faire gonfler encore un peu plus la facture.

Enfin, on notera que parmi les critères d’attribution pour l’offre économiquement la plus avantageuse, le prix, non sans ironie, tient la première place, à hauteur de 35%, après la qualité technique de la réponse (25 %), la compréhension du cahier des charges (15 %), la qualification et expérience de l’équipe (15 %) et le délai de réalisation (10 %). Ca laisse songeur.

TOUT LE MONDE S’ÉTONNE DU PRIX, SAUF ORANGE
Mardi, le site ActuaLitté reprenait notre première info et, sous la plume de Nicolas Gary, la développait, entraînant une avalanche de commentaires, notamment d’Internautes relevant les bugs du nouveau site (jusqu’à planter le 5 décembre pendant plusieurs heures) et s’étonnant également de son prix. Nicolas Gary rappelait que Christine Albanel, ministre de la Culture jusqu’en juin 2009, était actuellement directrice de la communication du groupe Orange, et ce depuis le 1er avril 2010. Contactés, ses services faisaient savoir qu’en gros, celle-ci n’était en rien liée à cette attribution, n’ayant même « sûrement pas vu le nouveau site ».

Suite à cet article, Orange également entrait en contact avec le site ActuaLitté pour indiquer que Silicomp était « fournisseur de la quasi-totalité des ministères et des services de l’État en France et depuis des années » et que, filale à 96% d’Orange, « depuis 2008 pour profiter de la puissance de la marque, elle vend ses produits sous la marque Orange et sa raison sociale est Silicomp, raison sociale qu’elle mentionne dans l’appel d’offres du ministère » alors qu’on a vu que depuis 2009 ce n’est plus le cas. Bref, Orange tenait encore à préciser « qu’en regard du CA réalisé par Orange, la réalisation de ce site n’est pas « une grosse affaire » ». On imagine bien mais en quoi cela justifie-t-il son prix ?

JPG - 130.6 ko
Le site du ministère de la Culture : avant / après

De son côté Ouest France, s’étonnant également du coût de ce site jugé « dix fois trop élevé » par un professionnel interrogé, faisait réagir le responsable régional de la société prestataire d’Orange, lequel justifiait ce montant par le temps de développement de tels projets, nécessitant la validation de nombreuses personnes, surtout pour un ministère.

L’Express a interrogé Alain Gouzon, chef du Département de l’information et de la communication au ministère, qui a expliqué que les dépenses avaient été limité jusque là à 430 000 euros et que le chiffre de 530 000 constituait un montant « indicateur », se trouvant selon lui dans le cahier des charges de l’appel d’offre « pour contraindre les répondeurs à un montant maximal à ne pas dépasser ». Cela est contredit par l’avis officiel qui mentionne justement explicitement l’absence de tout montant maximum. De toutes façons, cela signifie pas que l’intégralité du budget prévu ne sera pas dépensée, puisque reste maintenant la phase corrective comme prévu dans l’appel d’offres et manifestement il y a du boulot. Sinon, il explique la somme par la complexité de l’arborescence, affirmant avoir réuni pas moins de « 240 sites, indépendants, du ministère sur une seule et même plateforme ».

100 000 EUROS POUR LE SITE DE L’ELYSÉE
Pourtant la perplexité n’est que plus grande quand on se rappelle que le nouveau site de la Présidence de la République www.elysee.fr, lancé en fanfare en mars 2010, a coûté la modique somme en comparaison... de 100 000 euros. On sait l’importance que Nicolas Sarkozy porte à sa communication et au média Internet, autant quand il était candidat que depuis qu’il est président. C’est Le Parisien qui avait révélé ce montant en décembre 2009, précisant que Franck Louvrier qui dirige la communication de l’Elysée et Nicolas Princen, son Monsieur Internet, avaient préféré avoir recours aux services de deux « petites » sociétés, plutôt qu’à une grande agence : Soleil noir pour le design et Nexint pour l’architecture du site, lesquels ne sont pas vraiment des débutants. Lors de son lancement quelques mois plus tard, le coût de 100 000 euros sera confirmé par Nicolas Princen lui-même dans Le Figaro, une goutte d’eau dans les 6,5 millions d’euros du budget communication de la présidence.

Tout aussi intéressantes les investigations du député UMP Lionel Tardy en 2009 pour connaître le coût de la communication Internet des différents ministères, synthétisées par le site PC INpact. On y apprend notamment que la refonte en 2008 du site du ministère de l’Ecologie, qualifiée de grand projet de refonte par ses services, a coûté 102 842 euros, marché attribué à la société Jouve. Les 3 sites du ministère de l’Enseignement supérieur - www.enseignementsup-recherche.gouv.fr, www.etudiant.gouv.fr, www.nouvelleuniversite.gouv.fr -, pour leur maîtrise d’ouvrage, réalisation et développement ont coûté au total 347 136 euros.

JPG - 94 ko
Le site de la Présidence de la République

On notera également que la seule refonte du site du ministère de la Culture d’aujourd’hui, soit 530 000 euros, représente la moitié de la totalité du budget Internet du Premier ministre s’élevant à 1,02 million d’euros. De même, il coûte bien plus cher que ceux de plusieurs ministères comprenant, comme celui du Premier ministre, une multitude de postes : hébergement, frais de fonctionnement, promotion, achats de mots clés, parfois refonte de site... 380 000 euros pour le ministère de la Défense, 137 513,80 euros pour l’Agriculture, 108 842 euros pour l’Ecologie, 29 000 euros pour la Justice ( !)... Tout ceci semble bien confirmer le montant exorbitant du site du ministère de la Culture.

Mais là où on est rassuré, c’est que, cette fois, la Rue de Valois n’a pas oublié de publier ses mentions légales, ce qui semble plutôt normale pour une institution de la République. Pourtant, cela n’a pas toujours été le cas...

:: Bernard Hasquenoph |

:: Louvre pour tous | 2/12/2011 | 08:36 | 4 commentaires

© Louvre pour tous / Interdiction de reproduction sans l'autorisation de son auteur, à l'exception des textes officiels ou sauf mention expresse

RETOUR HAUT DE PAGE

EN COMPLÉMENT



VOS COMMENTAIRES


4.12.2011 | Bernard Hasquenoph / Louvre pour tous |

Si vous me trouvez démagogique, moi je vous trouve un brin de mauvaise foi. 1-1


3.12.2011 | Salmiadea |

Réaliser que ce site coûte 430 000 € de plus que celui de l’Elysée est aisé pour qui connait l’arithmétique, cela ne signifie pas que ce soit intéressant. S’il y a enquête journalistique avec comparatif et conclusion c’est enrichissant mais si c’est juste une critique jetée comme un coup de nerf alors c’est facile et démagogique, voilà ce que j’ai souligné.


3.12.2011 | Bernard Hasquenoph / Louvre pour tous |

Vous avez raison Salmiadea, réaliser que ce site coûte 430 000 € de plus que celui de l’Elysée c’est vraiment chipoter et cela ne pose aucune question. Merci pour les qualités rédactionnelles, c’est déjà ça :)


3.12.2011 | Salmiadea |

Je ne doute pas de vos qualités rédactionnelles mais franchement votre article est facile et démago, vous chipotez sur des dates et des détails sans vous posez d’autres questions. C’est un travail de sape et non du journalisme.


LAISSEZ UN COMMENTAIRE

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé dans le respect des lois et règlements en vigueur et du droit des personnes.



NOTES



RECHERCHER DANS TOUT LE SITE

Version imprimable de cet article Version imprimable

PAR LE FONDATEUR DE LOUVRE POUR TOUS


EN LIEN




UNE CITATION, DES CITATIONS
« En France, on travaille dans le service public, en Amérique, on travaille pour le public » Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, TÉLÉRAMA | 14.09.16
d'autres citations [...]