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Le Pont des Trous, histoire d’un fake patrimonial

Bernard Hasquenoph | 6/04/2020 | 16:55 |


En 2019, un pont de style médiéval a été détruit en Belgique après des années de polémique. Il datait pourtant du 20e siècle. Une histoire complexe qui mêle cafouillage politique, revendication identitaire, désinformation et fantasmes. Le patrimoine a aussi ses fake news... Retour sur un cas d’école.

SOMMAIRE
01 Sidération avant destruction
02 Un obstacle au développement économique
03 D’une reconstruction de style faux vieux...
04 A l’arche McDonald’s
05 Les travaux du Pont des Trous 1946-1948
06 Une valeur sentimentale mais non archéologique
07 Mésinformation à la française
08 Illusion du projet médiéval authentique
09 Interrogations sur un classement
10 Troubles et psychose patrimoniale
ANNEXE La pétition qui n’aura servi à rien

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Le Pont des trous ©DR

06.04.2020 | « TOURNAI S’APPRÊTE À DIRE ADIEU À SON PONT MÉDIÉVAL PROMIS À LA DESTRUCTION », titre le Figaro à l’été 2019 [1]. Honteux ! Effarant ! Lamentable ! Sur les réseaux sociaux, les gens s’étranglent quand les engins commencent, début d’août, à « déconstruire » l’édifice selon la formule officielle. « Un scandale patrimonial en cours ! », tance Archeologia.be à la vue des pierres qui ne seraient même pas récupérées. Le blog se bat depuis 6 ans, avec des associations locales, pour empêcher le projet. « La Belgique va donc démolir en temps de paix ce qui n’avait été qu’en partie détruit par la guerre », assène La Tribune de l’Art qui, en France, suit cette affaire de « vandalisme ». Tandis qu’Eugénie Bastié, journaliste et polémiste très suivie, tweete sa sidération, entraînant son lot de commentaires où se mêlent consternation, colère et incompréhension.

Sidéré, on le serait à moins, la construction du Pont des Trous remontant à la fin du 13ème siècle, début du 14ème. Il s’agit plus précisément d’une porte d’eau qui contrôlait l’accès à la ville par le fleuve l’Escaut qu’elle enjambe, vestige d’une enceinte communale défensive dont il reste peu de choses. L’édifice, classé, est considéré comme l’une des rares portes d’eau médiévales subsistantes en Europe, si ce n’est la seule. C’est dire sa valeur historique. Composé de deux tours (plates côté ville, arrondies côté campagne) reliées par trois arches ogivales surmontées d’une coursive, il a perdu sa toiture et ses herses avec le temps.

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Le Pont des Trous, vers 1823, Dewasme & Cie (eds.) / en 2005 © Coolman7540


UN OBSTACLE AU DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE
Le scandale patrimonial semble d’autant plus grand que ce « processus de déconstruction » répond à un impératif économique de la Région fédérale wallonne, propriétaire du pont, la ville n’en étant que gestionnaire depuis les années 1980 [2]. Qualifié de « goulet d’étranglement » par le gouvernement wallon [3], l’ouvrage doit pouvoir laisser passer des bateaux de grand gabarit de 2000 tonnes (classe Va), dans le cadre de travaux d’aménagement que co-finance l’Union européenne. Le but est de créer un réseau continu de voies navigables entre la France (qui doit creuser de son côté un canal), la Belgique et au-delà, les Pays-Bas et l’Allemagne.

Pour l’UE, le réseau Seine-Escaut constitue un projet prioritaire d’envergure aux bénéfices multiples, aussi bien commerciaux qu’environnementaux. Il vise la « décarbonation des transports », objectif majeur pour l’UE, et l’intensification des échanges transnationaux alliant création d’emplois et réduction les coûts. Le mode fluvial, se substituant au trafic des camions capables de contenir beaucoup moins de marchandises - un bateau rempli au maximum équivaudrait à 150 camions -, se révèle moins polluant et, en outre, plus rapide.

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Réseau Seine-Escaut

En 2007, Tournai rallie la région. Considérant que l’édifice constitue « le principal obstacle au développement de la navigation marchande », le Conseil communal donne « son accord de principe sur l’adaptation du Pont des Trous sans exclure aucune autre hypothèse à ce stade y compris la réalisation d’un contournement » [4]. Pas question pour cette ville de 70 000 habitant•es de passer à côté d’un souffle économique qui pourrait, sinon, profiter à d’autres [5]. D’autant que la cité bénéficiera d’une compensation de 16,7 millions d’euros pour le réaménagement de ses quais. La solution du contournement s’avérant onéreuse et trop complexe à réaliser, on s’achemine sans état d’âme vers une modification du monument. Seules les tours seront conservées, les trois arches, elles, devront être remplacées par de nouvelles, contemporaines, et l’arche centrale agrandie. En l’espace de trois ans, deux projets de reconstruction sont proposés, déclenchant une vague de polémiques.

D’UNE RECONSTRUCTION DE STYLE FAUX-VIEUX...
Le premier projet, imaginé en 2013 par le bureau d’études Greisch, émanait du comité d’accompagnement mis en place par la région pour la « modernisation de la traversée de Tournai », associant la commune ainsi que des organismes officiels de protection du patrimoine telle que la Commission Royale des Monuments, Sites et Fouilles (CRMSF) [6]. Il conservait le rythme ternaire des nouvelles arches, déformées et rendues semi transparentes à l’aide d’une résille en acier inoxydable (image ci-dessous, à droite). La population disposait de 15 jours pour apporter ses observations.

Dès le lendemain, une page Facebook d’opposition fut créée à l’initiative de Pierre-Emmanuel Lenfant, juriste tournaisien d’origine et créateur du blog Archeologia.be, suivie d’une pétition en ligne contre ce qu’il qualifiait de « fantaisie architecturale » [7]. Les Amis de la Citadelle de Tournai, association vouée au patrimoine militaire de la ville mobilisée contre ce projet depuis 2010, le rejoignirent [8].

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Pont des Trous, projet Greisch, versions pierre & résille

Devant les critiques, le conseil communal de Tournai décida en avril 2015 la tenue d’une consultation populaire, non pas sur la pertinence d’une démolition du pont mais sur l’apparence du futur ouvrage reconstruit - « avec des questions sur le style, faux-vieux ou contemporain, et le matériau, pierre ou résille par exemple », proposa le bourgmestre Rudy Demotte -, sachant que la décision finale revenait à la région. La consultation eut lieu le 25 octobre 2015, avec un taux de participation de 19,75%, l’option « pierre et rythme ternaire » l’emportant haut la main (78% des votants) (image ci-dessus, à gauche) [9]. Même l’association de défense du patrimoine tournaisien Pasquier Grenier créée en 1973 se résolut à voir disparaître le pont, optant pour « le parti de la pierre » [10]. En clair, le « style faux-vieux ».

La région accepta de retirer sa proposition de résille qui avait pourtant déjà reçu l’aval de l’administration wallonne du Patrimoine mais fut moins réceptive à l’idée de la ville de lancer un concours architectural international « qui exalte la pierre, qui rende hommage au génie des architectes d’antan qui ont élevé ce bâtiment au rang de nos emblèmes » selon les mots du bourgmestre que l’esquisse plébiscitée lors de la consultation ne satisfaisait visiblement pas [11].

A L’ARCHE MCDONALD’S
Le deuxième projet de modification du Pont des Trous étendu à ses abords émanait d’un comité de pilotage baptisé « Au Tour du Pont », mis en place par la ville de Tournai début 2016 afin de soumettre à la région une nouvelle proposition, à sa demande (sans doute moins lourd qu’un concours d’architectes). Le processus participatif mobilisa durant deux mois et demi (mars-juin 2016) plus d’une centaine de personnes, responsables politiques et techniques, représentant•es de la société civile et d’associations diverses, parmi lesquelles les Amis de la Citadelle et la fondation Pasquier Grenier, à travers des réunions et des ateliers citoyens de « co-construction ». A charge ensuite à l’architecte Olivier Bastin, associé au bureau Greisch, de faire des propositions. « L’idée est de créer une nouvelle icône pour Tournai, un acte fort, en intégrant l’émotion », expliquait-on dans le journal municipal [12].

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Pont des Trous, projet Olivier Bastin, bureau Greisch

Il en ressortit une esquisse rappelant symboliquement l’ancien pont avec une grande et fine arche centrale en pierre ajourée, flanquée de deux petites arches latérales, sans plus de galerie au-dessus (images ci-dessus). « Cet ouvrage sera exceptionnel. Il n’en existera nulle part dans le monde » déclara l’architecte au conseil communal qui valida le projet à transmettre à la Région wallonne [13]. Un élu prévint que ce choix pouvait ne pas faire l’unanimité, d’autant qu’il était éloigné des projets soumis lors de la consultation populaire. Une élue risqua même un trait d’humour : « Pour le clin d’œil, tout ce que nous espérons, c’est que cette esquisse ne soit pas décevante et qu’elle ne sera pas une pâle copie du logo d’une célèbre marque américaine de fast food. » De fait, ses opposant•es l’appelleront « l’arche McDonald’s ».

En décembre 2016, Archeologia.be lanca une seconde pétition avec les Amis de la Citadelle, rejetant le projet Bastin qui « ne répond nullement à nos attentes démocratiquement exprimées », proposant, entre autres alternatives, la version en pierre retenue par la consultation ou même, temporairement, aucune arche [14]. Si l’on s’écharpait plus sur l’apparence du nouveau pont que sur la destruction des anciennes arches que même les plus farouches adversaires semblaient admettre, c’est que toutes les personnes impliquées dans le débat connaissaient bien l’histoire du monument. Elles savaient que la partie concernée avait, en réalité, à peine 70 ans.

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Durant les travaux, 1947

Les travaux du Pont des Trous 1946-1948

Déjà en 1864, le Pont des Trous avait failli disparaître avec la démolition de l’enceinte dont il était un élément. C’est grâce à l’intervention de la Commission royale des monuments, ancêtre de la CRMSF, qu’il fut sauvé [15]. Pour autant, privé abusivement de sa toiture en 1847 lors de travaux qui, selon un historien tournaisien du 19e siècle, lui « ont enlevé le cachet pittoresque qui le distinguait », sa restauration était plutôt décriée [16]. « Malheureusement les tours ont été modernisées et la galerie a été restaurée d’une manière absurde », regrettait-on lors d’une excursion savante en 1901 [17]. La Commission parlait, elle, de « mutilations ». Mais le plus grand danger venait de l’Administration des Ponts et Chaussées qui le considérait déjà comme un « obstacle » à la navigation (pour des bateaux de 600 tonnes alors), parlant même d’« ouvrage inutile et nuisible ».

Plusieurs solutions furent étudiées : déplacer le pont, supprimer une des deux piles, surélever l’ensemble... En 1930, l’idée de détruire les arches afin de les remplacer par une voûte en béton fut même envisagée. Devant la menace et la désapprobation de la ville, une procédure de classement fut initiée en 1933 par le ministre des Arts. Saisie, la Commission transmit en 1936 un dossier au ministère de l’Instruction publique qui étudiait un projet de règlement en vue du classement des biens de l’État, aucun ne l’étant jusque là [18]. La procédure s’éternisa. Finalement, en 1939, on envisageait plutôt un contournement du pont ce qui agréait la Commission, quand la guerre éclata. Le 19 mai 1940, l’armée britannique dynamita l’ouvrage pour retarder l’avancée allemande, détruisant l’arche centrale et ébranlant le reste.

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Le Pont des Trous en 1919 / en 1940 aaprès son bombardement

Dès le mois d’octobre 1940, informée de l’intention de l’Administration des Ponts et Chaussées de renoncer, pour des questions de coût, à la solution du contournement et de procéder à la démolition du monument, la Commission s’insurgea : « Depuis de longues années, [la Commission] n’a cessé de lutter contre l’exécution de ce projet déplorable qui tendait à détruire l’un des monuments les plus intéressants de notre pays (...) Il serait profondément regrettable que la démolition du Pont des Trous puisse à nouveau être envisagée et que les pouvoirs publics belges ajoutent délibérément cette destruction à toutes celles que les malheurs de la guerre ont fait éprouver récemment à la ville de Tournai » [19]. Le pont, endommagé en son centre mais restaurable, se retrouvait à nouveau en sursis.

En 1943, C. de Raedt, ingénieur en chef et inspecteur principal des Ponts et Chaussées, défendit, dans un rapport, l’idée d’un relèvement total de l’édifice de 2,40 mètres pour revenir très opportunément au niveau originel du fleuve, ce qui faciliterait la navigation. Les arches seraient intégralement reconstruites. Il écrit : « Comme le pont est actuellement détruit partiellement par faits de guerre et qu’il y aura lieu de procéder à la démolition et à la reconstruction totale des piles et des trois arches qui relient les tours et partielle de la tour gauche, cette solution a été soumise à un nouvel examen » [20]. C’est précisément ce qui se passera. En attendant, la direction nationale de la Commission se résolut à l’idée, quand son comité local la rejetait.

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Archives liées au Pont des Trous

Fin 1945, la guerre terminée, la Compagnie belge des bétons fut choisie pour entreprendre les travaux. Très investi dans la sauvegarde du patrimoine, l’architecte Eugène Dhuicque écrivit alors au président de la Commission royale des monuments dont il était membre : « Cette nouvelle me paraît suffisamment grave pour que je vous en fasse part sans retard. Il est décidément bien superflu que le gouvernement belge envoie des délégués aux congrès archéologiques s’occupant de la restauration des monuments, comme ce fut le cas pour le congrès d’Athènes en 1931, puisque les résolutions les plus élémentaires qui y sont prises sont impunément violées par les administrations même de l’État. Or, parmi ces résolutions, la dépose d’un ouvrage est formellement condamnée. Après un tel travail, la valeur archéologique du Pont des Trous sera exactement équivalente à zéro. Il me paraît impossible que la Commission royale des monuments accepte des procédés aussi désinvoltes. » [21].

Dans un plaidoyer pour la « conservation respectueuse et intégrale » du Pont des Trous, il écrit : « Certes, la valeur d’une oeuvre ancienne est faite de bien des choses. Mais parmi celles-ci, il est une qui les résume toutes et apparaît indispensable : c’est l’AUTHENTICITÉ » (en majuscules dans le texte). Puis, décrivant les travaux prévus qui en ferait un « ouvrage moderne » : « Ce ne sera plus le Pont des Trous. Ce sera certes une évocation de cet ouvrage, encore que certains éprouveront, sans doute, quelque peine à le reconnaître. Mais quant à sa valeur historique et archéologique, il vaudra mieux n’en plus parler » [22].

« LES GÉNÉRATIONS FUTURES CONDAMNERONT CETTE DESTRUCTION »
Prenant en compte l’exigence moderne de navigabilité, le comité tournaisien de la Commission revint également à la charge, plaidant pour « que l’on ne reconstruise pas l’arche centrale malheureusement écroulée, que l’on consolide les piles et les arches latérales, ce qui est techniquement et certainement possible. […] Nous préférons en toute hypothèse le voir mutilé dans une de ses parties que de le voir ainsi malmené, exhaussé, redressé, rajeuni, c’est-à-dire en fait, et pour toujours, défiguré et ayant perdu sa qualité majeure de témoin indiscutable du passé. » Solution prônée également par Eugène Dhuicque.

Le 14 mars 1946, la direction de la Commission revint sur sa position émise durant la guerre et écrivit au ministre des Travaux publics pour demander à son tour le maintien en l’état du Pont des Trous, à l’instar d’autres organismes officiels : « Nous sommes convaincus que les générations futures condamneront cette destruction d’un des plus précieux vestiges de notre patrimoine archéologique et artistique ». Peine perdue, les travaux sont déclenchés au printemps, sans même la surveillance d’un « architecte archéologue » comme le demandait la Commission. Les Ponts et Chaussées sont seuls à la manoeuvre.

Les arches sont démantelées, leurs pierres apparentes numérotées et récupérées dans l’intention de les réutiliser. Mais très peu le seront, du fait de leur gélivité. Exploit technologique, les tours sont surélevées grâce à une technique inédite. Sectionnées au-dessus de leur base, des grilles en béton sont introduites dans chacune des tours puis écartées à l’aide de vérins. L’espace vide est comblé par des parpaings de béton lourd comme on peut le voir dans un film d’actualités de 17 minutes datant de 1947 : « Le relèvement du Pont des Trous à Tournai » par G.Vernaille (à visionner ci-dessus) [23]. Que la partie centrale (arches, piles et coursive) ait été intégralement démolie durant les travaux ne fait aucun doute quand on visionne le document. L’image du vide laissé entre les deux tours en est la meilleure preuve.

UNE SUPERSTRUCTURE DE BÉTON ARMÉ
La transformation du monument se poursuivit, avec l’élargissement du canal, la reconstruction des piles dont l’axe est modifié de 5 degrés pour être parallèles aux quais. Enfin, les trois arches, ainsi que la galerie supérieure, sont totalement refaites, l’arche centrale devenant plus large que les deux autres pour laisser passer les bateaux : 11,3 m de large pour 9,1 m de hauteur contre 7,18 m et 8,25 m. Toute la partie entre les tours, de 2,4 mètres plus haute que l’original, est donc une superstructure de béton armé recouverte d’un parement de pierres.

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Le Pont des Trous, 1946-47, avec gabarits pour la future hauteur / Archives CRMSF

Les ouvriers de la déconstruction du pont en août 2019 seront étonnés de sa robustesse. « On était dans un syndrome après-guerre, explique Christophe Vanmuysen, inspecteur général au Service public de Wallonie (SPW) sur la RTBF. Ils ont mis beaucoup plus d’armature qu’on pouvait s’attendre, ils ont fait des ceintures de béton anti-sismiques beaucoup plus importantes qui pourraient résister à un bombardement ». Cependant, l’ingénieur C. de Raedt avait soigné l’apparence du nouvel ouvrage pour lui conférer une apparence d’authenticité, reproduisant les glissières par où passaient les herses. Les travaux sont terminés en 1948. Dès lors, le processus de classement du Pont des Trous engagé avant-guerre est abandonné [24].

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Le Pont des Trous / En rose = travaux 1946-48 © RLICC Ku Leuven

Il apparaît clairement que l’Administration des Ponts et Chaussées a saisi l’opportunité de la destruction partielle du monument pendant la guerre pour procéder aux travaux d’éradication dont ses responsables rêvaient depuis longtemps. Ainsi s’agit-il d’une reconstruction opportuniste du monument, qui plus est modifié, et non une restauration qui eût été possible. Cela a peu à voir avec les restaurations en béton armé qu’ont pu connaître des édifices au 20e siècle comme, par exemple, la cathédrale de Reims après 14-18. Laurent Deléhouzée, archéologue au APW considéré comme l’un des meilleurs spécialistes du bâti tournaisien (jusque pour les adversaires du projet), est on ne peut plus clair dans une interview datée de 2019 : « On parle d’un bâtiment des années 1940, ce sont toutes des pierres taillées dans l’après-guerre, installées sur une structure en béton, donc de ce point de vue on ne perd pas grand chose. » On imagine mal les défenseurs du patrimoine de l’après-guerre lui donner tort.

Sources principales : Archives de la Commission royale des monuments et sites et fouilles, notamment sa bibliothèque numérique ; Agence wallonne du Patrimoine (AWaP) ; Bulletin n°119, de l’a.s.b.l. Pasquier Grenier, spécial Pont des Trous, 2015 ; Guide d’architecture moderne et contemporaine 1899-2017 - Tournai & Wallonie picarde, éd. Mardaga, 2017 ; Project Pont des Trous, Raymond Lemaire International Centre for Conservation (RLICC) Ku Leuven, 2017 [25].



UNE VALEUR SENTIMENTALE MAIS NON ARCHÉOLOGIQUE
Les associations de défense du patrimoine tournaisien connaissaient la nature des travaux d’après-guerre du Pont des Trous, ce qui explique certaines de leurs attitudes et prises de position. Jusqu’à envisager, comme on l’a vu, la destruction des trois arches pour de nouvelles du même style. Si l’on méconnaît l’histoire, on peut mal interpréter leurs dires, pas toujours claires pour un néophyte. Leur combat est avant tout identitaire, elles défendent le pont comme signe visuel de la ville, élément structurant de sa mémoire et du paysage urbain. L’intitulé de la page Facebook d’opposition l’indique assez clairement : « Préservons l’identité du Pont des Trous, Monument emblématique de Tournai ».

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Pont des Trous, vers 1960 ?

Pierre-Emmanuel Lenfant estime n’avoir jamais caché la vérité à son public [26]. Mais l’on ne trouve pas d’informations exhaustives sur l’histoire du monument sur son blog Archeologia.be qui, de pétition en pétition, est de plus en plus elliptique à ce sujet. Peut-être parce qu’il s’adresse en priorité à un public local et averti. La première pétition de 2013 est la plus explicite, encore faut-il savoir ce que recouvre l’expression partie centrale : « Oui, la partie centrale du Pont des Trous a été entièrement détruite et reconstruite en l’adaptant aux besoins de navigation de l’époque ! Oui, son aspect actuel s’est éloigné de ce qu’il était avant-guerre et a perdu les éléments qui le définissaient en tant que porte fortifiée. Mais le projet soutenu par la Ville de Tournai ne va-t-il pas trop loin ? ».

En 2016, sa seconde pétition, contre cette fois le projet Bastin, est dans la même lignée, avec moins de détails : « Aucun élu n’a dès lors cru bon d’entendre que, malgré les vicissitudes et les transformations rencontrées par l’édifice, les citoyens voyaient en ce symbole l’expression d’un patrimoine culturel immatériel. » Quant à la troisième pétition de janvier 2019, il n’est plus fait mention de l’histoire du pont, la cible se déplaçant - par stratégie ? - vers un manquement des autorités. Le texte dénonce le risque supposé de déclassement au Patrimoine mondial de l’UNESCO de la cathédrale Notre-Dame et du beffroi de Tournai du fait des travaux d’aménagement des quais (où se trouve le Pont des Trous, non labellisé). Ceux-ci auraient dû être signalés à l’instance internationale et faire l’objet d’une étude d’impact. La pétition fait suite à une Alerte Patrimoine déposée en août 2018 par le même auprès de l’ICOMOS, organisation associée à l’UNESCO, veillant au respect de la protection. Les courriers mis en ligne par l’organisme ne sont pourtant pas vraiment menaçant, appelant surtout au dialogue et à la réflexion afin de rassurer la population. En ce qui concerne la « reconfiguration » du Pont des Trous jamais qualifié de médiéval, après avoir rencontré ministres et responsables, l’ICOMOS encourage « à poursuivre la recherche des solutions d’aménagement les plus consensuelles ».

L’association des Amis de la Citadelle de Tournai connaît d’autant mieux l’histoire du pont que c’est elle qui a exhumé le film de 1947, le diffusant dès 2009. Opposée à la « disparition dʼun des emblèmes de la ville », attachée à son esthétique même inauthentique, elle diminue la portée des travaux, écrivant en 2011 : « Non, le monument actuel nʼest pas dénaturé (...) Habilement restauré en 1947-1949, il reprendra de la hauteur (2,4 m) récupérant son aspect médiéval. Bien sûr, les arches ont été quelque peu modifiées mais leur aspect reste harmonieux et l’aspect défensif de la porte d’eau est toujours bien compréhensible ». L’association s’attache également à dénoncer une parodie de processus participatif et les incohérences des politiques dans ce dossier aux multiples méandres.

L’association Pasquier Grenier n’a pas la même approche du dossier, ce qui lui vaut parfois quelques frictions avec ses homologues, même si elle parvient à la même conclusion. En 2011, au sujet du Pont des Trous, elle n’hésitait pas à parler de « partie centrale défigurée » par les travaux de 1946-48, poursuivant ainsi : « Il est à considérer que la perception de ce monument en avant-plan de la Cité représente une véritable icône aux yeux des amoureux de la ville. Cette partie centrale n’a donc qu’une valeur sentimentale (importante) mais non archéologique. » L’association ne s’opposa pas au projet contemporain présenté en novembre 2013. Il « a le mérite de ne pas tomber dans le piège du faux vieux », déclarait-elle mais préférait l’option pierre [27].

L’association consacra en 2015 un bulletin très complet sur l’histoire du Pont des Trous (n°119) ne masquant rien des travaux, agrémenté de textes plus réflexifs comme celui, particulièrement intéressant, sur la notion d’authenticité. Son auteur, Louis-Donat Casterman, administrateur de l’association et conseiller communal d’opposition, replace la transformation du pont après-guerre dans le contexte de la reconstruction de la ville profondément marquée par les bombardements, la qualifiant d’« heureux compromis entre tradition formelle et modernité d’usages » selon la formule d’un historien. Le même défend la position de l’association dans un reportage de TF1, en février 2019, sur le Pont des Trous : « Les Tournaisiens y sont très attachés. Au-delà de la valeur strictement archéologique ou patrimoniale, c’est la valeur d’identité et d’image... » [28].

MÉSINFORMATION A LA FRANÇAISE
La contestation prit une nouvelle tournure quand, début février 2019, des Gilets jaunes déployèrent une banderole sur le pont avec cette inscription : « Le capitalisme va-t-il tout détruire… ? Touche pas à mon patrimoine ». L’affaire devint plus confuse encore en franchissant la frontière belge. Le 12 février depuis Paris, Le Figaro titra : « La municipalité de Tournai choisit de détruire un pont médiéval pour améliorer la navigation ». Information d’autorité reprise telle quelle par de nombreux médias, comme c’est souvent le cas : Le Point, Le Parisien, France 3, BFMTV, 20mn, Ouest France... Un intérêt soudain de la presse française remarqué en Belgique. Benjamin Puech, le journaliste du Figaro, rendait responsable de manière erronée la ville du projet relatif à ce pont (élevé au rang de chef-d’œuvre sous sa plume) en lieu et place de la Région wallonne. Quant aux travaux d’après-guerre, il minimisait leur étendue, indiquant seulement qu’« en 1948, l’arche principale fut reconstruite mais rehaussée de 2,40 mètres et élargie ».

Le grand quotidien français puisait assez vraisemblablement ses informations incomplètes sur le site La Tribune de l’Art qui, indiquait le journal, « a publié un long texte pour dénoncer ce vandalisme insensé ». En effet, trois semaines plus tôt, dans un article intitulé « Grave menace sur le pont médiéval de Tournai », Didier Rykner, directeur de la revue en ligne, écrivait : « Certes, après le dynamitage pendant la Seconde guerre mondiale de l’arche centrale, la configuration du pont a été légèrement modifiée (les arches intactes ont été surélevées par un système de vérins hydrauliques qui fut à l’époque une grande première sur le plan technique, et l’arche centrale fut reconstruite un peu plus haute et un peu plus large). » Et d’insister : « Il s’agit bien de détruire un pont médiéval, dans une ville historique classée au patrimoine mondial, dans le but unique de gagner davantage d’argent ».

On l’a vu, si l’arche centrale a bien été dynamitée, ce sont les tours qui ont été surélevées par des vérins et la partie centrale, arches et coursive, a été entièrement démolie pour être reconstruite, modifiée et en béton armé. Usant d’un vocabulaire assez violent, le média, connu pour sa défense du patrimoine, poursuivit par la suite dans la même veine, aussi bien sur Twitter - « À Tournai, on s’apprête donc à détruire un pont médiéval... Un vandalisme digne des pires barbares… » (02.02.2019) - que dans plusieurs articles. Jusqu’à prendre directement pour cible dans l’un d’eux - c’en est même le sujet - les personnes pourtant dans le vrai : « Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage. Ceux qui soutiennent la destruction de ce pont médiéval ont tout intérêt à lui refuser ce qualificatif et à le faire passer pour une reconstruction moderne. Agissant ainsi ils démontrent qu’ils ne sont pas seulement des vandales, ils sont des ignorants ». Ainsi, en France, la fake news s’installa. Un pont médiéval allait être détruit...

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Pont des Trous déconstruit, 08.2019 / Jean Van Plaet et Jpcuvelier CC-BY-SA 4.0

A la décharge des médias français mésinformés et désinformant, l’histoire complète du monument est difficile à trouver. La presse belge n’est pas non plus toujours limpide à ce sujet. Des documents officiels peuvent laisser croire à une intervention light, se focalisant sur l’arche centrale confondue avec la partie centrale (entendu, les trois arches) [29]. D’autres sont cependant plus clairs et tout à fait accessibles, comme ce document de 2016 émanant du comité « Au Tour du Pont » qui précise bien qu’entre 1946 et 1948 « les arches du pont [ont été] entièrement reconstruites en béton armé avec un parement de pierre ». Information que l’on retrouve dans ce dossier de presse officiel d’août 2019  [30]. La municipalité l’est tout autant, déclarant par exemple en janvier 2019 lors d’un Conseil communal : « Bien plus que la requalification des arches centrales - elles-mêmes datant de la reconstruction (béton armé et parement en pierres) de 1948 - c’est tout un quartier qui va reprendre vie autour du fleuve et de sa porte d’eau, en leur rendant la place qu’ils méritent au coeur des aménagements urbains » [31]. Si cela avait été faux, l’opposition à la majorité PS-Ecolo l’aurait évidemment exploité, la dimension politique n’étant pas absente de tout ce feuilleton. Et en dehors des autorités, anonymes ou responsables n’ont cessé de le dire aussi sur les réseaux sociaux, sans être entendus.

Quant aux défenseurs du patrimoine de Tournai, personne ne vint contredire, à notre connaissance, l’information française, relayant même des articles inexacts sans aucune rectification (ici, ici ou ). Cette confusion profitait évidemment à leur combat. D’autant que le lendemain de la parution de l’article du Figaro, un soutien de taille se manifesta. L’animateur-star de télé Stéphane Bern, propulsé Monsieur Patrimoine en France par Emmanuel Macron, en appela sur Twitter jusqu’au roi des Belges (tweet vite effacé) avant d’annoncer avoir signé la pétition « contre la destruction du pont médiéval de Tournai ». Qualifiant le projet Bastin d’« immonde » dans une interview, il évoquera cette « destruction » dans son livre Sauvons notre patrimoine paru en septembre 2019 [32]. Juste après, d’ailleurs, une (autre) fausse information, comme quoi, en France, des moulins anciens seraient voués à disparaître à cause d’une directive européenne [33].

ILLUSION DU PROJET MÉDIÉVAL AUTHENTIQUE
La dernière pétition boostée par la polémique transfrontalière dépassa les 20 000 signatures contre 3000 pour la précédente. Le 19 mars 2019, pressé par le calendrier qui aurait pu faire perdre les crédits européens et peut-être par la menace de l’UNESCO, le ministre wallon Carlo Di Antonio annonça renoncer au projet contemporain du Pont des Trous mais pas à sa « déconstruction ». Il serait reconstruit dans un style médiéval semblable au précédent et l’arche centrale agrandie comme prévu (images ci-dessous).. Les défenseurs du patrimoine tournaisiens applaudirent, accueillant « sans réserve cette proposition » et abandonnant leur projet de saisir le Conseil d’Etat. En France, croyant toujours à un ouvrage médiéval restauré, Didier Rykner s’étrangla doublement. « Le pont des Trous sera détruit (avec l’assentiment des associations) », titra-t-il, qualifiant la future reconstruction de « pastiche ». Ce qui était finalement déjà le cas.

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Pont des Trous, dernier projet, sept. 2019

S’étranglant tout autant mais pour des raisons inverses, les architectes wallons, regroupés dans l’association centenaire Araho, dénoncèrent les « illusions du projet médiéval authentique », furieux que le ministre piétine la consultation à laquelle ils avaient participé. Pour défendre le projet contemporain d’Olivier Bastin, ils s’appuyaient sur la Charte de Venise, cadre déontologique à la conservation et à la restauration des monuments, et à son article 9 : « Tout travail de complément reconnu indispensable pour des raisons esthétiques ou techniques relève de la composition architecturale et portera la marque de son temps ». Comme dans toutes polémiques patrimoniales, la Charte de Venise fut revendiquée par toutes les parties, montrant sa grande plasticité d’interprétation [34].

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Permis d’urbanisme, Pont des Trous, p.91

Conformément aux dires du ministre, le permis d’urbanisme, délivré le 27 juin 2019, prévoyait le « maintien du caractère médiéval » du futur édifice reconstruit. Les « défenseurs de lʼimage historique du Pont des Trous » s’en dirent satisfaits. C’est grâce à ce document de 100 pages que l’on comprend que le terme déconstruction n’est pas un euphémisme pour éviter celui de destruction comme le pensent les opposant•es au projet, mais un simple terme technique des métiers du bâtiment (extrait ci-dessus) [35]. Il désigne la démolition d’une structure visant « la récupération des matériaux d’origine » pour leur réutilisation éventuelle. Une tendance lourde en ces temps d’éco-responsabilité mais une technique très ancienne.

Même le procédé de déconstruction du Pont des Trous fit polémique. Le public assistant à l’opération à partir du 2 août, ne comprenait pas pourquoi les pierres de parement tombaient à l’eau alors que des barges avaient été acheminées pour les réceptionner. L’archéologue Laurent Deléhouzée, participant au chantier, expliqua à la télé qu’elles s’abîmaient moins de cette façon mais que peu cependant pourraient être réemployées, étant « complètement noyées dans le béton »... sachant que quasi toutes dataient de l’après-guerre (vidéo ci-dessous) [36].

C’est l’avant-veille de la déconstruction qu’Eugénie Bastié avait tweeté sa sidération comme nous le disions en ouverture, à partir d’un nouvel article du Figaro... au contenu faux dans sa première version. L’aurait-elle commenté de la même façon en lisant la seconde corrigée le lendemain sans erratum, notant (enfin) que rien n’était médiéval dans la partie démolie ? [37] Un procédé devenu courant dans la presse en ligne, qui pose question quand les modifications sont telles qu’elles faussent les commentaires qui lui restent attachés.

Sous l’oeil perplexe de la plupart des médias français désinformant leur lectorat forcément médusé - à l’exception notable de France Bleu Nord osant la question : Peut-on parler de destruction du patrimoine ? -, les travaux démarrèrent le 2 août, pour plus longtemps que prévu du fait d’un béton armé particulièrement coriace. Les images montrent bien la nature réelle du pont pour qui veut voir. Des habitant•es de Tournai assistaient tristement au spectacle, devant un décor familier en train de disparaître. Tandis que, décidément bien difficiles à suivre, les « défenseurs du Pont des Trous » qui s’étaient réjouis du revirement du ministre, se déclarèrent affligés : « Voir les mâchoires d’acier déchirer, telle une bête monstrueuse, les arches soigneusement et solidement rétablies en 1948 avait quelque chose de révoltant »...

INTERROGATIONS SUR UN CLASSEMENT
Reste une interrogation qui revient souvent, y compris chez les Belges : comment un monument classé a-t-il pu ainsi être détruit ? Qui plus est sans déclassement préalable, des voix s’élevant pour dénoncer un acte illégal. Interpellée au parlement wallon par un député, la ministre chargée du patrimoine a justifié la situation par le Code wallon du Patrimoine, qui stipule que « les travaux de démolition partielle d’un bien classé, inscrit sur la liste de sauvegarde, ou auquel s’appliquent provisoirement les effets du classement peuvent être admis sans faire l’objet d’une procédure de déclassement, s’ils n’affectent pas substantiellement les caractéristiques du bien et pour autant qu’ils soient la conséquence d’un projet de réaffectation, de restauration ou de mise en valeur ayant fait l’objet d’une approbation du Gouvernement » (art. 22, §2, alinéa 3) [38]. Personne n’a attaqué ce point, tout semble avoir été fait dans les règles [39].

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Pont des Trous, dernier projet, sept. 2019

Corollaire de cette dernière interrogation : comment un édifice sans valeur archéologique a-t-il pu être classé ? On se souvient qu’une procédure initiée avant-guerre avait été abandonnée, suite aux travaux de reconstruction de 1946-1948 dénoncés par les acteurs du patrimoine d’alors. Quarante ans passèrent. En 1986, la Ville de Tournai obtint la gestion du Pont des Trous par convention avec l’Etat, le louant en partie au brasseur Stella Artois pour en faire un bar-restaurant, et y installa un office de tourisme. Elle souhaita y entreprendre des travaux d’aménagement (notamment à l’intérieur des tours, seules parties presque authentiques), ainsi qu’aux abords. Le temps de la patrimonialisation ayant fait son oeuvre, l’opinion s’en émut. A la Commission, une démarche de classement fut relancée [40]. La ville obtint cependant de pouvoir effectuer ses travaux avant la labellisation !

Dans une note jointe à la demande de classement, des travaux d’après-guerre seuls l’élargissement de l’arche centrale et le rehaussement de l’ensemble du pont sont mentionnés. La note se conclue ainsi : « Malgré cette transformation, le monument a gardé son allure primitive et reste un document d’histoire particulièrement évocateur ». Le classement du Pont des Trous (monument, site et abords) fut promulgué le 6 mai 1991. Mais il ne le fut qu’en raison de sa valeur esthétique et scientifique. Dans son inventaire, l’Agence wallonne du patrimoine justifie son inscription par les seuls critères de rareté et typologie, quand la cathédrale (restaurée après-guerre) l’est aussi pour son authenticité et son intégrité. Ce classement reste une énigme.

TROUBLES ET PSYCHOSE PATRIMONIALE
Il demeure assez troublant que des défenseurs du patrimoine (ici, belges) se mobilisent en toute connaissance de cause pour un bâtiment sans valeur archéologique, rejeté par leurs pairs d’il y a 70 ans pour cette même raison. Jusqu’à entraîner l’ICOMOS - sur quelle base d’informations ? - qui marque, malgré tout, une certaine réserve vis-à-vis du pont. Résonne étrangement la phrase de 1946 déjà citée émanant de la Commission royale des monuments, alors que le pont encore largement authentique allait être démoli : « Nous sommes convaincus que les générations futures condamneront cette destruction d’un des plus précieux vestiges de notre patrimoine archéologique et artistique ». Cela questionne la notion même de patrimoine, totalement confondu avec celle d’identité. Est-ce bien la même chose ? D’autant qu’à Tournai, un autre pont a été détruit au même moment (juin 2018) puis remplacé par un nouveau plus moderne, pour les mêmes raisons et datant de la même époque, sans émouvoir personne : le Pont-à-Ponts qui avait été reconstruit en 1950 dans un style fonctionnel à l’emplacement du pont le plus ancien de la ville (image ci-dessous).

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Pont-à-ponts, Tournai, reconstruit en 1950 / projet de reconstruction, 2019

Dans cette histoire à tiroirs, si l’on peut comprendre la réaction des locaux attachés à un édifice qu’ils ont toujours connu, comme celle du grand public à la destruction d’un ouvrage d’apparence médiévale, il est plus difficile d’apprécier celle, en France, de spécialistes du patrimoine, journalistes, étudiant•es en histoire de l’art et même conservateurs de musées comme plusieurs se sont fait le relais de ce qui n’était qu’un fake... Car comment des personnes avisées et cultivées ont-elles pu croire un seul instant qu’un quasi Etat, en l’occurence une région fédérée, pouvait détruire un pont médiéval du 13e siècle restauré, décrit comme unique en son genre, qui plus est classé, et avec l’aval de l’Union européenne ?! Comment expliquer cette crédulité aveugle autrement que par une sorte de psychose patrimoniale, pour paraphraser Maryvonne de Saint-Pulgent quand elle parlait en son temps de « panique patrimoniale » ? [41]

Un phénomène certes pas nouveau mais amplifié de nos jours par les réseaux sociaux où se mêlent, aussi pour les combats patrimoniaux, informations vérifiées, rumeurs et interprétations teintées de complotisme visant à dénoncer une prétendue décadence culturelle, idée qu’affectionne un certain public souvent coloré politiquement. Une psychose évidente, quand rien ne vient semer le doute, ni comme ici les images pourtant parlantes de l’ouvrage en béton révélé par la déconstruction, ni la parole de responsables politiques (ou de simples internautes) qui, faisant état de la stricte vérité, se retrouvent dénigrés ou ignorés, perçus aussitôt comme des ennemis. Une défiance pathologique des autorités révélatrice d’une dérive, au sein de nos sociétés démocratiques, nourrissant tous les extrêmes. Enfin, quand les médias, en général peu regardants sur ce qui leur parvient d’un patrimoine menacé, ne jouent pas leur rôle de décryptage, on peut parler d’échec. Leurs informations sont-elles toujours fiables et objectives ? Visiblement pas. Même si le Pont des Trous reste un cas d’école, l’imprécision, quand ce n’est pas totalement de la partisanerie, reste malheureusement la règle.

Le mot de la fin pourrait revenir à l’architecte malheureux Olivier Bastin. Interrogé sur le projet « médiéviste » finalement retenu, il le qualifia de « pastiche de pastiche ». C’est bien ce que sera le nouveau Pont des Trous. Et bien que s’éloignant toujours plus du monument d’origine, à Tournai on s’y attachera peu à peu...

:: Bernard Hasquenoph | 6/04/2020 | 16:55 |

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EN COMPLÉMENT

LA PÉTITION QUI N’AURA SERVI À RIEN - Une protestation, plus discrète, était parvenue au parlement wallon. Comme la loi l’y autorise, un citoyen, Bernard Dugauquier, avait lancé début mars 2019 une pétition électronique sur le site de l’institution « pour l’arrêt immédiat des travaux sur le Pont des Trous de Tournai ». On se demande pourquoi les défenseurs du patrimoine n’ont pas utilisé cette voie pour se faire entendre. Bien qu’elle n’aie recueilli que 3 signatures, la pétition fut jugée recevable et transmise en mai à une commission qui en discuta à deux reprises, mais après l’été. Consciencieux, les parlementaires convièrent néanmoins à s’exprimer le ministre concerné ainsi que le pétitionnaire qui déclina l’invitation, en ces termes :

« Le pont des Trous étant détruit, il sera encore plus difficile de le classer, je pense. Il y a deux mois, cela avait encore du sens, mais aujourd’hui le mal est fait et est irréparable. Ma ville que je défendais avec passion est devenue une ville quelconque, sans saveur, sans goût et sans âme. Que les tours latérales restent, qu’elles soient démolies ou que l’on reconstruise un pont, arche ou pas, même au plus près de l’original, cela ne change rien. Certes, il y a la manière de discuter sur les raisons économiques, les soi-disant retombées stratégiques et politiques, mais comme le sacrifice a été fait, il n’y a pas d’autre choix que d’espérer que cela ne l’a pas été en vain. Je n’ai pas à venir blâmer la commission, telle une Greta Thunberg du patrimoine. La commission, en m’invitant et en m’écoutant, prouve qu’elle est sensible à ma requête. Même si cela est trop tard, les responsables politiques sont ailleurs. Sans doute feront-ils tout pour faire oublier ce mal et j’espère qu’ils arriveront à tourner cette saveur désormais perdue. Outre le fait qu’il m’aurait été agréable de rencontrer et d’exposer mon point de vue, je ne comprends pas la valeur ajoutée d’une intervention devant la commission pour une cause déjà perdue dans un respect du temps de chacun. Je ne peux que décliner cette invitation. » Le dossier fut clos.

Compte-rendu intégral - Séance publique de commission - Parlement wallon, Commission de l’énergie, du climat et de la mobilité, 07.10.2019


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NOTES

[1] Publié le 31 juillet 2019, l’article, imprécis et largement erroné, a ensuite été réécrit : nouvelle version.

[2] En mars 1986, le Pont des Trous est mis à disposition de la Ville de Tournai par la Régie des Bâtiments (organisme public de l’Etat belge) en vertu d’une « convention d’autorisation d’occupation à titre précaire » à des fins culturelles, moyennant le paiement d’une redevance annuelle symbolique d’un franc belge de l’époque.

[3] Arrêté du Gouvernement wallon adoptant le Plan Seine-Escaut Est, 12.07.2012.

[4] Registre du Conseil Communal de Tournai, 12.02.2007.

[5] « Isoler Tournai (... ) risquerait d’affaiblir l’activité économique de la région, de diminuer l’attractivité de nos zones d’activités économiques et la rentabilité des entreprises utilisant la voie d’eau, au profit de la Flandre et/ou du Nord-Pas-de-Calais », Délibération du Conseil Communal de Tournai, 12.02.2007.

[6] Le département du Patrimoine du Service Public de Wallonie et l’Institut Wallon du Patrimoine (fusionnés en 2018 en Agence wallonne du Patrimoine (AWaP), la Commission royale des Monuments, Sites et Fouilles (CRMSF).

[7] Intitulée « Sauvons le Pont des Trous, monument médiéval emblématique de la Ville de Tournai (Belgique) ! », la pétition n’est plus en ligne : https://lapetition.be/en-ligne/Sauvons-le-Pont-des-Trous-Monument-medieval-emblematique-de-la-Ville-de-Tournai-Belgique-13693.html. Elle aurait recueilli, selon son auteur, plus de 4000 signatures.

[8] L’association Les Amis de la Citadelle de Tournai s’était mobilisée dès 2010 avec la crainte de voir « défigurer un emblème de la ville », déjà à l’origine d’une pétition en 2011.

[9] 11.366 votant•es dont 730 bulletins nuls avec un double NON, manifestant une opposition à toute modification.

[10] « Puisqu’il n’est apparemment plus possible de remettre en question le principe même d’intervenir sur le Pont des Trous ni d’évoquer son contournement et que nous devons faire le deuil de la véritable création artistique qu’aurait permis un concours d’architectes, il ne reste plus, selon nous, qu’à choisir sans enthousiasme le moindre mal dans ce qui nous est proposé. Et ce moindre mal, pour notre association, est le parti de la pierre. », Benjamin Brotcorne, président, Bulletin de l’a.s.b.l. Pasquier Grenier n°119, 2015.

[11] « Pont des Trous : la Ville demande un concours architectural international », Tournai.be, 27.10.2015.

[12] « Après ces séances d’échanges, l’auteur de projet va repartir avec de la matière et dessiner un nouveau Pont. Nous avons travaillé sur les besoins, les fonctions, l’usage… L’idée est de créer une nouvelle icône pour Tournai, un acte fort, en intégrant l’émotion », Marie-Hélène Elleboudt, représentante de la société Faciliyo chargée de l’animation des groupes, Tournai Info, juin 2016.

[13] Registre du Conseil Communal de Tournai, 27.06.2016.

[14] La seconde pétition recueillit plus de 3300 signatures.

[15] Bulletin n°119 de l’a.s.b.l. Pasquier Grenier, spécial Pont des Trous, 2015.

[16] « Tournai ancien et moderne », Aimé-François-Joseph Bozière, 1864.

[17] « Bulletin de la Société de géographie de Lille », 1901-09.

[18] « Bulletin de la Commission royale des monuments et sites », juillet-décembre 1936.

[19] Lettre de la Commission royale au Commissaire général à la restauration du pays, 28.10.1940, « Bulletin de la Commission royale des monuments et sites », janvier-décembre 1940.

[20] Cité dans le Bulletin de la Commission royale des monuments, sites et fouilles, tome 18, 2004-2005.

[21] Eugène Dhuicque défendait une conception très respectueuse du patrimoine, reprenant à son compte cette célèbre citation de Didron : « Il vaut mieux consolider que réparer, mieux réparer que restaurer, mieux restaurer qu’embellir ; en aucun cas, il ne faut ni ajouter, ni retrancher. ». Citée dans la brochure de l’exposition « 60-85 Eugène Dhuicque, architecte », Bruxelles, 2015.

[22] « Pour la conservation du Pont des Trous », Eugène Dhuicque, Annales de la Société Royale d’Histoire et d’Archéologie de Tournai. Tome XXIV, 1974.

[23] Numérisé, le film d’actualités « Le relèvement du Pont des Trous à Tournai » redécouvert par l’association Les Amis de la Citadelle, est déposé au Musée d’Histoire militaire de Tournai. Il a été diffusé sur la chaîne régionale No Télé en juin 2013, avant une réunion citoyenne.

[24] Pour sa part, l’Agence wallonne du Patrimoine (APW) écrit sur son site à la fiche d’inventaire du Pont des Trous : « Ces transformations entraînent le déclassement de l’édifice ». Contacté à propos de l’origine de cette affirmation, l’APW ne nous a pas répondu. En revanche, Monique Merland, documentaliste au Centre d’Archives et de Documentation de Liège où se trouvent les archives de la Commission royale des Monuments, Sites et Fouilles, nous a répondu que le dossier du Pont des Trous « ne comprend pas d’arrêté de classement antérieur à celui du 6 mai 1991 ».

[25] Ce travail d’étudiant.es reste particulièrement bien informé, et précisément sourcé.

[26] C’est ce qu’il affirmait en réponse à l’un de nos posts sur Facebook, le 4 août 2019.

[27] Lettre du président de l’a.s.b.l. Pasquier Grenier à la Ville de Tournai, 18.11.2013.

[28] JT 13h, TF1, 15.02.2019.

[29] Deux exemples parmi d’autres : « Cet ouvrage sera endommagé en 1940 par les aléas de la guerre. L’arche centrale fut détruite par un dynamitage et restaurée une dernière fois en 1947. La reconstruction de la partie centrale fut réalisée avec des matériaux d’origines, certains renouvelés, l’arche centrale fut élargie et l’ensemble surhaussé de 2,40m afin de répondre aux nécessités de la navigation », Liaison Seine Escaut Est : Enquête publique - Rapport d’incidence sur l’environnement (RIE), annexe 8.5-1, octobre 2010 / « Le monument a été endommagé en 1940 par les aléas de la guerre. L’arche centrale fut détruite et sa restauration s’est terminée en 1947. La reconstruction de la partie centrale fut réalisée en parements de pierres sur une superstructure en béton armé. Certains matériaux d’origine ont été réutilisés. L’arche centrale fut élargie et l’ensemble surhaussé de 2,40m afin de répondre aux nécessités de la navigation. », Tournai Info, Dossier Consultation populaire, septembre 2015.

[30] Au Tour du Pont, Note de cadrage, 7 mars 2016 / Dossier de presse Tournai - Déconstruction des arches du Pont des Trous, ScaldisTournai, 01.08.2019.

[31] Déclaration au Conseil communal de Tournai, 28.01.2019.

[32] « Et que dire de la destruction chez nos amis belges, à Tournai, du Pont des Trous médiéval dont les arches vont être agrandies pour laisser passer les navigations sur le fleuve Escaut, entre le port du Havre et le Bénélux, quitte à mettre en péril l’inscription de la cathédrale au patrimoine mondial de l’Unesco… ! », Stéphane Bern, « Sauvons notre patrimoine », éd.Plon, p.110.

[33] Dans son livre « Sauvons notre patrimoine » (p.109), Stéphane Bern évoque la loi sur l’eau du 30 décembre 2006 (article L. 214‑17 du code de l’environnement, transposition la directive‑cadre européenne du 23 octobre 2000) qui, au nom de la restauration de la continuité écologique des cours d’eau afin de favoriser la circulation les poissons, amènerait à « détruire nos moulins, ces moulins et leur magnifique roue à aubes qui font encore la fierté de certains de nos villages, comme celui de Grand-Fayt, dans l’Avesnois », édifice inscrit à l’inventaire des Monuments Historiques. C’est totalement faux. Si la loi fait polémique, ce ne sont pas les bâtiments qui sont impactés, ni les roues, mais les seuils de prise d’eau (aménagements dans le lit d’une rivière). Le moulin de Grand-Fayt n’a jamais été menacé de destruction, une réflexion est menée pour créer un contournement comme nous l’a confirmé le maire.

[34] La Ville de Tournai, pour son premier projet proposé (résille), invoque l’article 9 de la Charte de Venise (Tournainfo n°11, sept. 2015). Pareillement, en 2016, pour le programme participatif « Au Tour du Pont » qui aboutit au projet Bastin que rejette la seconde pétition d’Archeologia.be, parlant de “viol” de son article 11. Projet que défend Louis-Donat Casterman, administrateur de l’association Pasquier Grenier et conseiller communal, en s’appuyant sur les articles 3 et 9.

[35] Pour les opposant•es, on peut citer cette phrase d’un article de la Tribune de l’Art (02.08.2019) : « La destruction - un terme dont même les vandales ont honte, et qu’ils préfèrent donc appeler « déconstruction » - du Pont des Trous à Tournai a commencé aujourd’hui ».

[36] 25% selon David Guillaume, le chef d’exploitation de la carrière du Service public de Wallonie qui fournira le reste.

[37] La première version datée du 31 juillet, au titre de « Tournai s’apprête à dire adieu à son pont médiéval promis à la destruction », mentionnait une vague « première modification [du pont] après avoir été en partie détruit durant la Seconde guerre mondiale » qui allait être démolie pour laisser place à une « structure moderne », article illustré par l’« arche contemporaine » du projet Bastin en réalité abandonné. La seconde version datée du 1er août, au titre de « Tournai s’apprête à dire adieu à son pont médiéval trop étroit pour la navigation », indiquait clairement que « seules les tours de Bourdiel (rive gauche) et de la Thieulerie (rive droite) datent du Moyen-Âge » et que « le projet de modernisation est écarté en faveur d’une reconstruction dans le style de », « en conservant un style médiéval ».

[38] Dans un courrier adressé au ministre du Patrimoine en date du 12 décembre 2017 que nous nous sommes procuré, la Commission royale des monuments, sites et fouilles avait invoqué le même alinéa pour menacer de déclassement le projet Bastin, ce qui a peut-être joué dans le changement de décision de la région (Art. 206., §1er, alinéa 4, ancienne version du code wallon du patrimoine).

[39] Rare action en justice, une requête tardive introduite le 16 juillet 2019 auprès du Conseil d’Etat par l’association « La beauté sauvera le monde » et sa fondatrice Marie-Pierre Liénart (sur la liste MR d’opposition aux dernières municipales) contre la Région wallonne, demandant la suspension « d’extrême urgence » du permis d’urbanisme. Requête rejetée le 26 juillet.

[40] Bulletin de l’a.s.b.l. Pasquier Grenier n°119, 2015.

[41] Le Gouvernement de la culture, Maryvonne de Saint-Pulgent, Paris, Gallimard, 1999.



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UNE CITATION, DES CITATIONS
« Le succès d’un musée ne se mesure pas au nombre de visiteurs qu’il reçoit, mais au nombre de visiteurs auxquels il a enseigné quelque chose » Georges Henri Rivière, muséologue, 1978
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