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Pour un débat sur la pratique photographique au musée

Hélène Leroy | 20/03/2011 | 16:36 | 5 commentaires


Reçu en commentaire de notre dossier sur l’interdiction de la photo au musée d’Orsay, nous avons demandé à l’auteur de ce texte, une jeune aspirant conservateur, l’autorisation de le publier ici comme contribution au débat. Pas seulement du fait de sa longueur mais surtout pour sa qualité, la finesse de ses réflexions, l’intérêt des questions qu’il pose, des reproches qui nous sont adressés sans animosité, des perspectives qu’il ouvre. Quand l’auteur nous interpelle, nous lui répondons en note.

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OrsayCommons | ©BH

20.03.11 | EN TANT QU’ASPIRANT CONSERVATEUR de musée, je souhaite réagir à vos articles sur la photographie à Orsay et dans les musées en général. Pour moi, le problème spécifique à Orsay c’est que les espaces où il était possible de photographier (avant l’interdiction générale) n’étaient pas suffisamment distincts des espaces où la photographie nuit fondamentalement à la bonne conservation de l’œuvre. Nombre de visiteurs munis d’appareils photographiques ne voyaient pas, tout simplement, les petits panneaux d’entrée de salles signalant l’interdiction de photographier les pastels et les photographies anciennes des collections du musée, qui sont présentés dans des espaces assombris, où l’impact de la lumière est très contrôlé.

J’ai constaté moi-même ce phénomène en observant au musée d’Orsay pendant un certain temps les allers-venues des visiteurs-photographes. Ils arrivent par la grande galerie de sculptures et font des photographies - ce qui est bien en soi car je suis tout à fait d’accord avec votre vision de l’apport de la photographie à la curiosité culturelle et à l’expérience esthétique de tout un chacun au musée - mais ensuite, ces mêmes visiteurs, impressionnés par les œuvres, admiratifs même et encouragés par leur libre pratique de la photographie dans les salles précédentes, se croyaient autorisés à poursuivre leur prise de vue dans les salles des pastels et de photographies, malgré les petits panneaux d’interdiction à l’entrée de ces salles et malgré la baisse de l’intensité de l’éclairage, qui marque pourtant sensiblement l’entrée dans un autre espace muséographique.

Vous l’avez dit dans votre article sur l’interdiction de prendre des photographies à Orsay, c’est aussi une question d’éducation du public de savoir qu’il y a des œuvres qu’on doit malgré tout s’abstenir de photographier si on veut laisser une chance à d’autres générations de pouvoir la voir dans de bonnes conditions de conservation. C’est vrai, il ne suffit pas d’interdire à la photographie la salle des pastels ou des photographies anciennes : il faut expliquer au visiteur pourquoi sa prise de vue est dommageable pour ces œuvres, or il n’y avait, à Orsay, des explications uniquement sur la raison de la baisse d’intensité lumineuse dans les salles, ce qui n’est pas suffisant. Il faut donc aussi sans doute améliorer les panneaux d’information à cet effet, parce qu’ils sont inefficaces, contradictoires et souvent, peu clairs.

Mais par ailleurs, ce qui me dérange dans votre dossier Orsay, c’est que vous n’avez évoqué que le flash. Qu’en est-il de ce petit laser rouge qui sert à faire la mise au point automatique sur la plupart des appareils numériques ? Est-il inoffensif ? Est-ce un véritable laser ou une simple lumière ? Est-il de la même nature sur tous les appareils ? Pour ma part, je n’en sais rien et j’aimerais d’ailleurs beaucoup en savoir plus car je fais moi-même de nombreuses photographies au moyen de ce type d’appareils et j’aimerais continuer à en faire dans les musées [1]. Je prends à titre de comparaison ces petits lasers de poche qui se vendaient très bien il y a quelques années et qu’on a fini par faire confisquer dans les écoles et les lycées parce qu’ils se révélaient dangereux pour la rétine, lorsqu’on en recevait le rayon dans les yeux, ce que ne manquaient pas de se faire les uns aux autres les jeunes qui jouaient avec ce type de gadgets. Un laser ne me paraît pas être quelque chose d’anodin, même s’il en existe de plusieurs sortes et de différentes intensités.

Je me demande souvent ce que représenterait donc pour une œuvre donnée, l’impact combiné dans le temps et l’espace de ce laser ou lumière rouge concentré sur un même point de cette œuvre. En effet, si tout le monde tend à photographier un même tableau, parce qu’il plait au plus grand nombre, une sorte de Joconde par exemple, et vise avec son appareil le centre de la toile, pour l’avoir bien cadrée dans son ensemble, que se passe-t-il à cet endroit précis ? Il y a sans doute une concentration de l’effet de tous les lasers rouges de tous ces appareils employés successivement par un grand nombre de visiteurs sur cette zone située sur le centre de la toile. La composition physique dans cette zone de l’œuvre présenterait-elle alors des modifications de sa structure (effet d’un laser en général) qu’on pourrait observer en comparant avec des zones moins exposées de l’œuvre, par exemple sur les bords, où il y a beaucoup moins de chance que se fasse la mise au point et la concentration de ces lasers d’appareils ?

Pour savoir si ce laser ou cette lumière rouge a vraiment des effets néfastes sur les œuvres, il faudrait faire des études scientifiques poussées. C’est un projet d’étude que l’on pourrait confier au C2RMF, le laboratoire des recherches et des musées de France…

UN REFLET DES ASPIRATIONS DU PUBLIC
Pour conclure et en réaction à votre article, il me semble que l’interdiction totale de faire des photographies dans les musées pourrait se justifier si elle prenait en compte un principe de précaution à l’égard d’une technologie d’appareils photographiques dont l’impact de nuisance sur les œuvres (et donc pas seulement la question du flash) n’a pas encore été assez étudiée. Pour autant, j’ai bien vu, ce n’était pas l’argument avancé par le ministre de la culture à propos de cette interdiction et j’ai bien conscience des questions économiques sous-jacentes (vente de produit d’édition et de cartes postales qui apportent aux institutions des recettes, ce qui toutefois n’est pas négligeable, surtout si l’entrée est gratuite car souvent, même si cela dépend du type de musée, il faut bien compenser le manque à gagner ! ). C’est pourquoi je le dis ici, je trouve assez dommage d’interdire sans communiquer davantage. Il ne suffit pas d’interdire, il faut sensibiliser le public à cette pratique photographique devenue massive. Mais encore faut-il que les professionnels du musée et les hommes politiques aient conscience de l’ampleur de la problématique…

Je reconnais pour ma part que la massification des pratiques photographiques actuelles présente pour les conservateurs de musées de nouvelles problématiques qu’ils doivent nécessairement prendre en compte car elles sont un reflet des aspirations du publics, de la relation qu’il entretient à la culture et à son partage. En dehors des polémiques économiques sur les droits d’auteurs et les ventes de produits d’édition, l’éventualité d’un contrôle de la pratique photographique dans le musée, peut être, s’il est justifié, clairement et objectivement encadré, sans pour autant devenir une interdiction complète, qui mépriserait les aspirations du public.

Ce que je vous reproche à vous enfin, dans votre performance « contre l’interdiction de la photographie à Orsay », c’est que vous ne donnez pas de recommandations particulières aux personnes que vous encouragez à suivre cette manifestation, concernant l’emploi du flash et les zones du musées regroupant des œuvres sensibles, à savoir les salles de pastels et d’exposition des collections photographiques, qui sont adjacentes aux salles anciennement photographiables (sculptures, mobiliers, architecture du musée etc.). Vous parlez d’éducation au contact photographique avec l’œuvre, mais vous négligez ceci dans vos démarches concrètes [2].

Ceci me semble choquant, mais je voulais aussi réagir à votre article pour vous engager à aller plus loin dans la réflexion, car vous ne me semblez pas tirer assez loin les conséquences de ce que vous cherchez à contester : il apparaît évident que ni les professionnels des musées, ni le ministère de la culture ne prennent assez en compte l’ampleur des nouvelles pratiques photographiques et du partage instantané de la culture et des expériences muséales et culturelles sur les réseaux sociaux, que vous défendez.

C’est pourquoi il ne suffit pas de manifester contre cette interdiction en vigueur au musée d’Orsay, il conviendrait peut être de lancer un grand débat sur la pratique photographique au musée en général. Il s’agirait de toucher les professionnels des musées, conservateurs proches de leurs collections et médiateurs proches du public et de ses attentes, les restaurateurs qui connaissent la nature des œuvres et leur sensibilité à tout type de facteurs, les scientifiques qui analyseraient concrètement l’impact des technique de photographie et enfin les politiques qui sanctionneraient en connaissance de cause. C’est tout cet appareil de personnalités et de statuts, de compétences et de législation qui, fonctionnant comme un tout ayant en vue le bien de la communauté des citoyens, peut œuvrer pour la démocratisation de l’art et la juste mise à disposition de la culture pour tous.

:: Hélène Leroy | 20/03/2011 | 16:36 | 5 commentaires

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EN COMPLÉMENT



VOS COMMENTAIRES


15.11.2014 | Thierry BENNE |

UNE AUTRE APPROCHE

Musées et conservateurs n’existent que par nos impôts. Manifestement, c’est un aspect de la question qui semble faire défaut tout autant au Ministère, qu’aux élites qui vivent et ma foi fort bien de la culture publique. Au carrefour des droits du domaine public, de la propriété artistique, de l’image et du respect de la personne privée, la question de la photo au musée ne peut se résoudre efficacement qu’entre des gens de bonne volonté et également ouverts au point de vue d’en face, ce qui suppose d’ailleurs qu’on prévoit au lieu de l’exclure la participation des photographes à ces réflexions . Malheureusement, il suffit de voir la diversité et l’arbitraire des pratiques d’un côté, la pression des abus de l’autre, pour réaliser qu’en ce domaine comme en d’autres, il y a un certain nombre d’ayatollahs qui interdisent toute réflexion publique, sereine, sérieuse et constructive. C’est bien dommage pourtant il doit bien y avoir une voie intelligente entre le musée-tombeau et le musée-hall de gare...


12.02.2012 | Stanislas |

Voilà qui est très intéressant. Le problème se pose dès lors que l’on veut « éduquer » le public. Tout d’abord qui le ferait, et par quel moyen, vu que « le public » est un terme abstrait qui regroupe des générations toujours renouvelées d’êtres humains.

Et puis, pardon ! Le faire, parfait, mais dans quelle langue ? Je suis un fidèle de nos musées français, et je puis vous certifier que s’il est toujours possible de trouver parmi ceux qui ont leur résidence ordinaire en France de sacrés sagouins, il m’a le plus souvent été donné d’assister à des prises de vue avec flash à bout portant par, le plus souvent, des Japonais mais aussi désormais de plus en plus de Coréens et des Chinois. Qui fera donc « l’éducation » de ces dizaines de millions de touristes parfois incroyablement sans-gêne (et ce « parfois » rapporté à des millions, ça fait toujours beaucoup trop de toute façon) ?

Et puis je trouve d’ailleurs bien du cocasse dans cette affaire car si les Japonais ne se gênent pas pour photographier à grands coups de flash des chef-d’oeuvres pluri-séculaires l’interdiction de photographier eventuellement carrément sous le pif (combien de fois l’ai-je vu au Louvre ou au Musée Carnavalet ?) il faut savoir que chez eux, c’est de plus en plus « photo interdite » un peu partout. Des temples pourtant classés par l’UNESCO aux musées nationaux, des expositions à l’entrée fort chère à certaines vitrines de magasins photographiées de l’extérieur, le macaron d’interdiction est de nos jours partout. Et si je connais si bien la question, c’est que j’y vis depuis plus de 15 ans, dans ce « pays de la photo » où il est de plus en plus difficile de photographier à sa guise. Aussi, chaque fois qu’un énergumène me saute quasiment dessus pour m’interdire de sortir mon appareil (dont le flash est, par défaut, désactivé) j’ai envie de rentrer sur le champ en France et de me planter devant l’objectif d’un de ses compatriotes qui, parfois, va jusqu’à prendre des photos indiscrètes par des portes ou des contrevents entrebâillés comme on en voit tant dans des expositions de photos d’amateurs.

Alors la photo dans les musées, oui, mais à condition que TOUT LE MONDE ait son faisceau directeur AF et son flash désactivé dès le vestibule du musée, sinon zou ! La porte avec confiscation du billet d’entrée !


22.05.2011 | Passant |

Juste une réaction concernant la lampe d’assistance de mise au point qui n’est absolument pas un laser ! Il suffit d’y jeter un oeil pour s’en rendre compte (pardon ce n’est pas marrant !). De toute façon, un appareil photo est destiné à photographier tout type de sujet, et pour certains photographes uniquement des sujets humains, je pense à la pratique du portrait. Il n’est donc pas imaginable, étant donné les certifications nécessaires à la mise sur le marché d’un appareil photo, que la nocivité de cette lampe d’autofocus n’est pas était étudiée pour les sujets humains (qui sont sensibles à une lumière potentiellement nocive, pensez à tous ces top models qui sont photographiés telle une toile de maître !).


23.04.2011 | jean-luc Maby | http://www.jean-luc-maby.com

Une donnée est toujours absente de ces réflexions, observations, mise en garde ... au non de la culture pour tous ? ...

la position dominante que s’autorise les « enregistreurs d’images » face aux oeuvres dans la plus grande ignorance des visiteurs - de leurs cogènères ne disposant que de leurs yeux ... crée vraiment une gêne dans la visite et le temps du regard n’existe plus , juste l’instant du « shooting » vérifie , confirme : " j’y étais - l’appareil a vu ... à moi maintenant tout le loisir de regarder , L’IMAGE .. " ... pauvre de vous !? ...


20.03.2011 | Francois Rimasson |

La lampe d’assistance de l’autofocus n’est pas un laser mais une simple led rouge, avec, par conséquent, un rayon beaucoup moins concentré. Je ne sais pas si son intensité est vraiment dommageable pour une oeuvre.


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NOTES

[1] Vous avez tout à fait raison. Il y a certainement des études à mener sur ce point, si elles n’existent déjà. Nous sommes nous-mêmes à la recherche d’information sur ces questions, au-delà de l’impact du flash sur les oeuvres :: Bernard Hasquenoph / Louvre pour tous

[2] Au cours des actions OrsayCommons, nous respectons l’interdiction du flash qui nous semble à tous allant de soi. Là où vous avez raison, c’est que nous ne l’avons peut-être pas indiqué systématiquement dans nos invitations à y participer, un oubli qui est bien sûr une erreur. Sur l’éducation à la pratique photographique au musée, c’est un sujet dont nous parlons entre nous, à chacune de nos interventions, estimant dommage que le musée d’Orsay préfère l’interdiction à la pédagogie. Pourquoi par exemple ne pas proposer plutôt des ateliers photos, justement pour apprendre à contrôler la technique et aussi mieux regarder les oeuvres ? Pourquoi ne pas mettre à disposition des visiteurs des médiateurs qui pourraient être des agents formés spécialement pour cela ou des personnes extérieures ? Il nous semble qu’il y a de multiples pistes à explorer qui seraient autant profitable pour les personnels du musée que pour ses visiteurs :: Bernard Hasquenoph / Louvre pour tous.



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UNE CITATION, DES CITATIONS
« En France, on travaille dans le service public, en Amérique, on travaille pour le public » Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, TÉLÉRAMA | 14.09.16
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