LOUVRE POUR TOUS

Accueil > Musées > France-Russie 2010

L’artiste russe censuré se refuse au Louvre

Bernard Hasquenoph |

Louvre pour tous | 1er/10/2010 | 16:19 |


Malgré la levée de la censure de ses oeuvres, Avdeï Ter-Oganian appelle toujours au boycott de l’exposition d’art contemporain au Louvre par solidarité avec un artiste russe réfugié en Bulgarie et menacé d’extradition

08.10.10 | Lire ici la seconde lettre ouverte d’Avdeï Ter-Oganian

JPG - 20.4 ko
Ter-Oganian sur son blog ©DR

01.10.10 (actualisé à 19h15) | Une dépêche AFP informait à la mi-journée que le musée du Louvre avait finalement obtenu du gouvernement russe la levée de la censure et la venue en France des oeuvres controversées de l’artiste Avdeï Ter-Oganian (Авдей Тер-Оганян), réfugié politique depuis onze ans en République Tchèque. Notamment un tableau abstrait légendé : « Cette oeuvre appelle à commettre un attentat contre l’homme d’Etat V.V. Poutine dans le but d’arrêter son activité étatique et politique ». Le musée indique que l’exposition aura bien lieu « avec l’ensemble des artistes et des oeuvres que nous nous proposions d’inviter pour cet événement ».

Cependant l’artiste fait savoir sur son blog - ici en anglais et là en russe - qu’il refuse que ses oeuvres soient exposées tant que le cas de l’artiste Oleg Mavromatti (Олег Мавроматти) n’est pas réglé, ce qui était la deuxième revendication de sa lettre ouverte adressée au Louvre, nominalement à Marie-Laure Bernadac, commissaire française de l’exposition, mais également aux ministères russes de la Culture et des Affaires étrangères. Sans cela et même avec l’autorisation de sortie de ses oeuvres pour la France, Ter-Oganian maintenait son appel au boycott de la manifestation. L’artiste précise qu’il « n’a pas donné à Marat Guelman (son agent) d’autorisation écrite pour présenter ces œuvres dans cette exposition, et malgré le fait qu’il en est l’organisateur, le Louvre n’a pas le droit de le faire sans (sa) permission ».

Oleg Mavromatti est un artiste russe de la même génération qu’Avdeï Ter-Oganian. Comme lui, il a fui la Russie, pour sa part en 2000, après une performance de body art où il simula une crucifixion jusqu’à la scarification afin de dénoncer la collusion entre le pouvoir et l’Eglise orthodoxe et les atteintes à la liberté d’expression en Russie. Poursuivi en justice, il a obtenu le statut de réfugié politique en Bulgarie, nationalité de sa compagne Boryana Rossa avec qui il a fondé le groupe artistique Ultrafuturo (+ d’infos sur Mavromatti).

Dans sa lettre ouverte au musée du Louvre datée du 26 septembre, Avdeï Ter-Oganian fait état de l’impasse dans laquelle se trouverait actuellement Oleg Mavromatti qui vit depuis dix ans entre la Bulgarie et les Etats-Unis. En août dernier, le consulat russe de Sofia lui aurait refusé le renouvellement de son passeport et l’aurait informé d’une possible mesure d’extradition vers la Russie. En attendant, il pourrait être incarcéré. Ter-Oganian dit craindre le pire pour son ami et qu’il n’est plus ici question d’art abstrait mais de « la vie d’un homme ».

Dans une interview accordée à Radio Liberty le 15 septembre 2010, Oleg Mavromatti explique que c’est la deuxième fois, en dix ans, qu’il renouvelle son passeport. La première fois, il y a cinq ans, il n’avait eu aucun problème mais depuis les règles administratives ont changé et c’est le FSB (Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie), successeur du KGB soviétique, qui s’occupe désormais du contrôle des passeports. Ce sont ces services qui lui auraient refusé le renouvellement. Il se dit actuellement sans papiers, dans l’attente d’une décision du procureur.

La lettre de Ter-Oganian, au-delà de son propre cas, entendait dénoncer la détérioration générale des droits de l’homme en Russie, qui atteint également le monde artistique comme on a pu le voir récemment avec le procès d’Andreï Erofeev et Youri Samodourov. Par ailleurs, dans un texte explicatif publié par France 24, il dit refuser faire la promotion de l’art moderne de la Russie à l’étranger « alors que des artistes sont persécutés sur (son) sol » et informe de l’ouverture d’un blog de soutien à Mavromatti : http://community.livejournal.com/mavromatti/.

C’est pourquoi, Avdeï Ter-Oganian persiste à appeler les autres artistes russes invités en France au boycott de l’exposition du Louvre qui doit normalement débuter dans deux semaines.

JPG - 170 ko
Au Louvre © Bernard Hasquenoph

Seconde lettre ouverte à Mme Marie-Laure Bernadac, commissaire de l’exposition « Le contrepoint Russe » par Avdeï Ter-Oganian | 08.10.10

"Chère Marie-Laure,

Je vous remercie pour vos aimables paroles au sujet de mon travail ainsi que de votre compréhension.

Notre petite victoire me rend bien sûr, très heureux. Après tout, le ministère de la Culture de la Russie a effectivement reconnu avoir porté à tort des accusations d’incitation à la haine religieuse sur des artistes et leurs œuvres.

Mais je ne peux en aucun cas me satisfaire de cette victoire sur le terrain symbolique. C’est en ce moment précis qu’Oleg Mavromatti risque la prison, simplement parce qu’il a lors de sa performance représenté la crucifixion du Christ. L’essentiel de mes exigences est adressé au Ministère russe des Affaires étrangères, et même si ce problème n’est pas résolu, ils seront au minimum déshonorés.

S’il n’y avait pas eu les problèmes de Mavromatti je n’aurais sans doute pas présenté un ultimatum au ministère de la Culture et aurais peut-être accepté le fait que mon travail soit imprimé à Paris.

Je suis peiné que les autres artistes ne me soutiennent pas. Mais je connais bien ces personnes et les comprends parfaitement. Mon but n’est en aucune façon de les discréditer,et encore moins en ce qui vous concerne.

S’il vous plaît comprenez moi bien. J’ai déjà fait une déclaration publique où j’ai dit que je refuserai de participer à l’exposition sans que le problème d’ Oleg Mavromati ne soit résolu. Cette déclaration n’a pas été spontanée. Je ne vois pas de raisons de la réfuter. Mon objectif était et est d’attirer l’attention non seulement la Russie mais aussi du public français, sur le problème très spécifique d’un artiste, qui doit impérativement être résolu maintenant. Il me semble que le public français peut avoir un impact non seulement sur le ministère russe des Affaires étrangères, mais aussi sur le service en charge des réfugiés du ministère des Affaires étrangère de Bulgarie.

Pour ma part, il est clair que l’absence de mon travail à l’exposition attirera plus l’attention du public que sa présence.

Encore une fois je vous prie de bien vouloir m’apporter votre soutien sur ce sujet. Vous pouvez me soutenir juste, en soulignant mon absence en laissant l’espace du mur où aurait dû figurer mon travail vide avec un bref commentaire sur les raisons de mon refus.

Je pense qu’une lettre au ministère pour les réfugiés en Bulgarie ( http://community.livejournal.com/mavro matti/3708.html),provenant d’une grande institution comme le Louvre, pourrait impressionner les fonctionnaires bulgares.

Encore une fois je vous prie de m’excuser. Je veux croire que vous n’entraverez pas mon désir de ne pas participer à l’exposition.

Cordialement,
Avdeï Ter-Oganian"

Traduction de Gilda Guegamian
Texte original sur le blog de l’artiste : « Второе открытое письмо Мари-Лор Бернадак »


:: Bernard Hasquenoph |

:: Louvre pour tous | 1er/10/2010 | 16:19 |

© Louvre pour tous / Interdiction de reproduction sans l'autorisation de son auteur, à l'exception des textes officiels ou sauf mention expresse

RETOUR HAUT DE PAGE

EN COMPLÉMENT



VOS COMMENTAIRES


LAISSEZ UN COMMENTAIRE

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé dans le respect des lois et règlements en vigueur et du droit des personnes.



NOTES



RECHERCHER DANS TOUT LE SITE

Version imprimable de cet article Version imprimable

PAR LE FONDATEUR DE LOUVRE POUR TOUS


EN LIEN




UNE CITATION, DES CITATIONS
« En France, on travaille dans le service public, en Amérique, on travaille pour le public » Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, TÉLÉRAMA | 14.09.16
d'autres citations [...]