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L’Art contemporain russe réduit à peau de chagrin

Bernard Hasquenoph |

Louvre pour tous | 27/01/2010 | 08:48 |


Mal à l’aise avec son Art contemporain, la Russie officielle a résolu le problème pour son année en France : pas d’expos, pas de censure.

Rajouté le 29.01.10 | Depuis la publication de cet article, quelques événements d’Art contemporain russe sont apparus sur le site officiel FRANCE-RUSSIE. Moins nombreux que sur notre page « Art contemporain russe en France en 2010 »


Le 25 février 2010, à Moscou, dans son discours de lancement de l’Année croisée France-Russie 2010, Frédéric Mitterrand censé parler des manifestations de l’année de la France en Russie n’a cité aucun des artistes contemporains français y participant officiellement. Pas plus qu’il n’a évoqué la question des droits de l’Homme, « cet aspect des choses » selon ses mots à la même cérémonie à Paris le 26 janvier.
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© Culturesfrance

27.01.10 | LUNDI A ÉTÉ DÉVOILÉ le programme officiel de l’année croisée France-Russie qui devra permettre « à travers plus de 400 événements, de faire découvrir toutes les facettes de la Russie en France et de la France en Russie ». Bien que la prose officielle nous indique que la Russie présentera, « sur l’ensemble du territoire français, toute la diversité de sa culture », on ne peut s’empêcher de noter l’absence flagrante de toute manifestation d’envergure d’Art contemporain. Une présence réduite à peau de chagrin. A trois ou quatre malheureux événements repoussés loin dans l’année. Du moins, recensés comme tel sur le site officiel de l’Année extrêmement pauvre en informations : www.france-russie2010.fr .

L’ART CONTEMPORAIN VERSION RUSSE
Du 22 au 25 août le Festival de l’art russe se déroulera à Cannes, comme chaque année depuis plus de dix ans, avec le concours de la municipalité, le Palais des festivals et la Fondation de la culture russe, organisme officiel créé au temps de l’encore URSS en 1986 sous Gorbatchev. Aujourd’hui, placé sous le haut patronage de la Carla Bruni russe, Svetlana Medvedev, le Festival est dirigé par le célèbre cinéaste Nikita Mikhalkov, pas très en cour parmi ses pairs comme le rapportait il y a un an LIBÉRATION mais manifestement très apprécié du pouvoir. On cherchera en vain une once d’Art contemporain dans ce qui ressemble plutôt à une succession de spectacles de danse, y compris folkloriques, de films et de concerts de musiques classiques. Un festival tout ce qu’il y a de moderne puisque l’année dernière le Prix pour la contribution au renforcement des relations culturelles entre la France et la Russie a été remis à... Mireille Mathieu. A découvrir aussi, dans la brochure 2009, les bonnes oeuvres de la première dame de Russie parmi lesquelles le programme « Culture et spiritualité pour la jeunesse » ou encore la « Journée de la famille, de l’amour et de la fidélité ».

Encore plus tard dans l’année, du 15 octobre au 15 janvier 2011, on trouve l’énigmatique « Contrepoint russe, de l’icône au glamour en passant par l’Avant-garde » au
Musée du Louvre qui, par ailleurs, de mars à mai, abritera l’événement phrare de l’Année croisée, l’exposition « Sainte Russie ». Qui sera inaugurée par les Présidents de nos pays respectifs avec grands fastes imagine-t-on. Un soupçon d’Art contemporain comme une caution de modernité et de « liberté » pour faire contrepoids à un événement qui s’annonce déjà comme un intense support de propagande politique, sous les applaudissements d’une Eglise orthodoxe russe aux anges. La seule chose que l’on sait de ce mini-événement d’Art contemporain au Louvre qui ponctue désormais son actualité, c’est qu’elle accueillera cette fois les productions d’artistes russes vivants dont Ilya Kabakov, artiste conceptuel de 77 ans vivant à New-York, Olga Chernysheva, 48 ans, qui, par la photo et la vidéo, évoque des scènes quotidiennes de la vie en Russie « sans ironie, ni distance critique » comme on peut le lire sur le site du CNAP pour une récente exposition de l’artiste ce qui n’empêche que cela soit certainement très beau ; et Alexeï Kallima, 41 ans, dessinateur reconnu, tchétchène de naissance, réfugié à Moscou suite au conflit que l’on sait. D’origine russe qu’on se rassure. Un « terroriste » tchétchène exposant au Louvre dans le cadre de l’année croisée France-Russie, ça aurait fait mauvais genre. Mais attendons de voir même si on doute fort que le Louvre devienne, pour l’occasion, un haut lieu de subversion.

Enfin, troisième événement siglé officiellement Art contemporain, le Festival « Sibérie inconnue » qui se tiendra à
Lyon, à un endroit indéterminé. Un événement pluridisciplinaire - c’est la seule précision - organisé par la Fondation Mikhaïl Prokhorov. Ce nom ne vous dit rien ? Cet oligarque de 45 ans a été arrêté en janvier 2007, en France, à Courchevel, avec une vingtaine de personnes dont quelques jeunes femmes d’à peine vingt ans dans le cadre d’une enquête sur un réseau présumé de prostitution. Enquête qui n’aura aucune suite mais qui signera son divorce en affaires d’avec son homologue Vladimir Potanine. Un Prokhorov furieux, placé tout de même en garde à vue, qui exigea ensuite des excuses de la France. Milliardaire comme Potanine dont la fortune s’est depuis effondrée, l’homme actuellement le plus riche de Russie a fondé en 2004 sa fondation philanthropique pour soutenir des projets culturels et éducatifs en Sibérie puis dans toute la Russie extrême-orientale, et pour promouvoir la culture russe dans le monde. Il ne semble visiblement plus trop fâché contre la France.

Rajoutée à la dernière minute, dans la programmation en ligne, l’exposition « Ballade lumineuse » de Leonid Tishkov, une fois de plus sans aucune précision de lieu, exposition au titre erroné sur le site, ce qui ne manque pas de s’interroger sur l’organisation de l’Année [1]. Il s’agit en fait d’une initiative privée de la Galerie Taïss, dans le Marais à Paris, qui s’associe à l’année France-Russie en « organisant, sous le commissariat d’Olga Sviblova, directrice de la Maison de la Photographie de Moscou, quatre expositions, monographiques et collectives, explorant les différentes facettes de la création contemporaine russe, de la photographie au dessin, en passant par l’installation in situ et la vidéo ». La première se déroule du 12 janvier au 27 février et expose des travaux de Leonid Tishkov, artiste né en 1953 produisant installations, séries photographiques et vidéos qui « combinent une dimension surréaliste et ethnographique, une mythologie personnelle avec un humour absurde » précise le dossier de presse. A suivre donc avec intérêt.

LA TURQUIE PLUS MODERNE QUE LA RUSSIE
On le voit, d’Art contemporain russe en France il n’y en aura que très peu cette année à en croire la programmation officielle. Alors que de nombreux lieux culturels français se sont mis au diapason de l’événement ou se consacrent déjà exclusivement à faire connaître les artistes russes. Manifestement, ils ont été tenus à l’écart. Et alors qu’à l’inverse, la France envoie en Russie quelques unes de ses pointures. Dès février le photographe Jean-Marc Bustamante exposera ses dispositifs visuels à la Fondation Ekaterina de Moscou. Suivra en mai Annette Messager pour une rétrospective au Centre Multimédia des Arts Actuels de Moscou. Puis Claude Levêque qui présentera au Centre national d’Art contemporain de Moscou « ENDE, un espace plongé dans l’obscurité totale où la progression des visiteurs est rendue incertaine par un sol mou et dans lequel résonne un fond musical ». Et, en fin d’année, Fabrice Hyber qui, dans trois villes successivement, fera voyager ses « célèbres “POFs” (...) autour du thème de l’immortalité ». A noter également, la Manufacture nationale de Sèvres qui exposera ses créations contemporaines au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg.

Une programmation en France qui donne à voir de la Russie, au travers d’expositions artistiques, une image plus que classique et conventionnelle, justifiée sèchement par le ministre russe de la Culture Alexandre Avdeev : « Les stéréotypes sont utiles et ils stimulent la créativité » [2]. On se croirait revenu à l’ère soviétique quand les artistes étaient invités à peindre Lénine sous toutes les coutures. Donc la Russie de l’art made in Medvedev-Poutine, ce sera : fin février l’exposition « Lydia Delectorskaya, muse et modèle de Matisse » au musée Matisse au Cateau-Cambrésis, près de Cambrai ; en octobre « Au service du tsar – La Garde impériale russe, de Pierre le Grand à la Révolution d’octobre » au musée de l’Armée des Invalides et « Lénine, Staline et la Musique » à la Cité de la Musique, à Paris ; en septembre « Le génie romantique russe à l’époque de Gogol et Pouchkine » au musée de la Vie romantique de Paris et « Oural, terre de ferveur : collections du Musée des Beaux-Arts de Perm » au musée de Fourvière de Lyon. Sans oublier bien sûr « Sainte Russie » au musée du Louvre de mars à mai.

Des rendez-vous qui promettent certes de grandes émotions mais qui laissent sur sa faim quant à la découverte de la scène artistique russe contemporaine. Une image plutôt rétrograde de la Russie que le Président de la République française va accueillir les bras grands ouverts quand la saison de la Turquie en France qui se termine fin mars, boudée par le même Nicolas Sarkozy jusqu’à manquer de la faire avorter, a su montrer le foisonnement de sa scène contemporaine, au-delà de tous les préjugés. Comme quoi la modernité ne vient pas de là où on l’attend.

« L’OCCASION DE PARLER DE CET ASPECT DES CHOSES »
Une frilosité russe qui ne manque pas d’étonner jusqu’au FIGARO qui relève cependant que « bien que très vivant, l’art contemporain russe, dans sa forme la plus actuelle, reste cantonné aux galeries moscovites privées ». Ce qui entraîne une espèce de mea culpa d’Alexandre Avdeev : « Nous avons du retard, il y a quarante ans, nous aurions dû créer notre propre Centre Pompidou ». Et comme s’excusant « la Russie est un État démocratique depuis seulement dix-sept ans » [3]... Pourtant, depuis plusieurs années, se tient à Moscou une Biennale d’Art contemporain et la Galerie Tretriakov, musée national le plus célèbre de Moscou, abrite une section contemporaine encore très active l’année dernière. Avant que n’en soit licencié Andreï Erofeev, son directeur depuis vingt ans pour non conformité de vues artistiques avec l’Etat. Le FIGARO a la gentillesse de rappeler le sort de celui qui, assigné à résidence comme sous la dictature soviétique, attend l’issue d’un procès où il risque la prison avec Youri Samodourov pour avoir seulement organisé une exposition. Amnesty International et d’autres ONG dénoncent cette parodie de justice. Nous renvoyons à notre article "Sainte Russie au Louvre Art subversif au cachot qui traite de ce sujet et plus largement de la situation de la scène russe contemporaine.

En réalité, le pouvoir russe ne tient pas à faire la promotion de ses artistes contemporains et est très mal à l’aise avec des formes d’expression qui, pour une Eglise orthodoxe qui lui est intimement liée, s’assimilent souvent ni plus ni moins qu’à du satanisme. De peur aussi, sans doute, de réveiller une contestation qui est très présente parmi les artistes russes qui n’ont pas oublié la persécution qu’ils ont eu à subir pendant quelques décennies. Une avidité de liberté qui prend, parfois, des formes très radicales.

Mais promis, Frédéric Mitterrand, avec son grand sourire, l’a déclaré hier, sous les lambris du Quai d’Orsay, lors de la conférence de presse de lancement de l’Année croisée France-Russie : ce sera « l’occasion de parler de cet aspect des choses ». Les choses, ce sont les droits de l’Homme. A ses côtés, Alexandre Avdeev, son homologue russe n’a pas cillé : « Du point de vue de la liberté de création, nous n’avons pas de problème » [4]. Une affirmation à la Brejnev. Certainement un relent de ses longues années de fonctionnaire diplomatique au service de l’URSS.

L’ANNÉE FRANCE-RUSSIE OFF
L’Année France-Russie a son « off » lancé par des ONG oeuvrant pour la défense des droits de l’Homme avec, en tête, Amnesty International France. Voir la vidéo. A venir une exposition d’artistes russes et français connus pour leur positions en faveur des droits de l’homme.

Plus modestement, parallèlement à notre article « Sainte Russie au Louvre, Art subversif au cachot », nous proposons une pétition pour le respect de la liberté d’expression et de création en Russie. Et lançons notre propre page de programmation 2010 d’Art contemporain russe en France : « Art contemporain russe en France en 2010 ». Si vous organisez ou avez connaissance d’événements dans ce domaine, n’hésitez pas à nous les signaler, nous les annoncerons : contact@louvrepourtous.fr

:: Bernard Hasquenoph |

:: Louvre pour tous | 27/01/2010 | 08:48 |

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NOTES

[1] D’autant plus que les organisateurs précisent bien que la labellisation Année France-Russie ne sera « accordée qu’aux projets pour lesquels une date et un lieu sont clairement spécifiés » quand sur le site on ne trouve parfois aucun lieu précis, ni adresse, ni lien Internet ! A constater le peu d’événements Art contemporain recensés sur le site officiel, on se dit que bien peu ont été labellisés, contrairement à la richesse de la programmation en la matière de la Saison de la Turquie en France.

[2] « Un cocktail artistique franco-russe » par Pierre Avril, LE FIGARO | 25.01.10.

[3] Article du FIGARO cité plus haut.

[4] « L’année croisée France-Russie à l’épreuve des droits de l’homme », REUTERS | 25.01.10.



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UNE CITATION, DES CITATIONS
« En France, on travaille dans le service public, en Amérique, on travaille pour le public » Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, TÉLÉRAMA | 14.09.16
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