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L’art officiel russe dans toute sa splendeur

Louvre pour tous |

Bernard Hasquenoph | 17/03/2010 | 08:50 |


Une exposition de peinture ultra-académique, Tsereteli le pire des artistes de Moscou décoré de la Légion d’honneur par Sarkozy, se devine à Paris un art officiel russe très connoté idéologiquement

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© Louvrepourtous

17.03.10 | IL FLOTTE COMME UN PARFUM suranné et vaguement inquiétant au 61 rue Boissière, dans le seizième arrondissement de Paris, à deux pas de la rue Lauriston. C’est là que se trouve le Centre culturel de Russie, à l’exact intitulé Centre de Russie pour la Science et la Culture (CRSC), institution héritière de l’ex-Union des associations soviétiques d’amitié rattachée au Roszaroubejcentre qui pilote, depuis Moscou, des centres culturels semblables dans 68 pays du monde. Un équivalent de notre Alliance française.

Le porche grand ouvert sur la rue incite à y entrer, mais quand on le franchit, un gardien invisible surgit et vous interpelle pour demander où vous allez. « Voir l’exposition... ». Alors il vous accompagne aimablement, vous ouvre la porte et vous fait pénétrer dans le hall désert de cet ancien hôtel particulier. Il part chercher dans une pièce adjacente une hôtesse qui rejoint rapidement son comptoir de verre et vous accueille souriante.

Vous êtes venu pour visiter l’exposition « Une fenêtre sur la Russie » dont l’objectif, dans le cadre de l’Année croisée France-Russsie, est de faire « découvrir au public français l’art figuratif contemporain » de ce vaste pays. Peinture, art graphique et sculpture, 122 oeuvres sont présentées de 58 jeunes artistes, élèves « des prestigieuses Ecoles d’Art de Russie », venus de trente régions différentes. Même de Tchétchénie.

Si l’on vient là, c’est poussé par la curiosité de découvrir l’art tel que peut le concevoir le pouvoir russe, tel qu’on l’encourage au sommet, l’événement se déroulant sous le haut patronage de l’épouse du président, Madame Svetlana Vladimirovna Medvedeva. Lors de la visite d’Etat de son président de mari, elle est venue inaugurer cette exposition le mardi 2 mars, entre une visite à Notre-Dame-de-Paris, à l’église orthodoxe des Trois-Saints-Docteurs et au musée du Louvre pour l’inauguration de la fastueuse exposition « Sainte Russie ». Elle était accompagnée d’Alexandre Avdeev, ministre russe de la Culture et de son homologue français Frédéric Mitterrand qui y a fait une allocution, sans trace dans son agenda, et de Valentin Ioudachkine, le couturier de l’élite russe, qui proposait là une seconde mini-exposition [1] en même temps que son propre défilé au Carrousel du Louvre lors de la fashion-week parisienne. Le 2 mars, parmi les invités de Mme Medvedeva, on notait la présence d’Irina Bokova, directrice générale de l’UNESCO, et de Mireille Matthieu, chanteuse française a-t-on coutume de dire la plus célèbre en Russie.

VISITE SOUS HAUTE SURVEILLANCE
Comme si le lieu ne recevait jamais de visiteurs, notre gardien, empressé, défait le cordon qui barre le grand escalier, monte les marches quatre à quatre pour déclencher la mise en lumière, ouvre la porte fermée à clef qui mène aux salles d’exposition. Plutôt que de visite libre, il faudrait parler de visite surveillée puisque, malgré la présence de caméras au plafond, le sympathique homme ne quittera pas les lieux tant que nous y serons. On tente une conversation, il ne parle pas un mot de français.

Ne serait-ce que par les boiseries aux murs, la cheminée ancienne surmontée d’un miroir au cadre doré, on a comme l’impression d’entrer dans un salon de peintures d’une sous-préfecture au XIXème siècle. Impression renforcée et confirmée tant par la facture des oeuvres présentées d’un académisme achevé que par les sujets représentés : campagne russe sous la neige, monuments anciens, natures mortes avec objets traditionnels, bouquets de fleurs, portraits de paysans... Seules quelques rares oeuvres percent difficilement le mur du temps. Comme figé, ignorant ostensiblement tous les bouleversements artistiques du XXème siècle, abstraction, cubisme, surréalisme... Exit l’avant-garde russe, constructivisme, suprématisme, cubo-futurisme. Balayés les Malevitch, Kandinsky, Rodtchenko, Maïakovski et autres. Inconnu le Sots Art des années 70, l’Art contemporain on n’en parle même pas, quant au XXIè siècle... Ainsi l’art mémère aurait remplacé le réalisme socialiste soviétique ? C’est la Russie dite éternelle, Lénine en moins. Stupéfiant.


A voir cette expo de « jeunes », on comprend mieux maintenant le sort réservé au sibérien Artem Loskoutov, jeune anar remuant adepte du street-art et avide de modernité, aujourd’hui menacé de prison. Cette Russie là, c’est bien celle que Frédéric Mitterrand a chanté, lyrique, dans ses discours d’inauguration à l’Année France-Russie, tant à Paris qu’à Moscou, tendant servilement au pouvoir russe le miroir qu’il souhaitait. Une Russie comme bloquée à Pouchkine avec comme caution de modernité Diaghilev d’il y a cent ans.

LE PIRE DES ARTISTES RUSSES DÉCORÉ PAR SARKOZY

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Poutine par Tsereteli © DR

Une vision rétrograde des arts plastiques en adéquation avec la personnalité culturelle incontournable à Moscou, ami du pouvoir, de tous les pouvoirs. Car, si l’on ne peut pas parler stricto sensu d’art officiel dans la Russie d’aujourd’hui comme sous l’ère soviétique, on peut en ce qui concerne Zourab Tsereteli (Зураб Церетели) parler sans aucun doute d’artiste numéro un du régime.

Bien que l’artiste soit totalement inconnu des amateurs d’art hors de Russie, le président français Nicolas Sarkozy ne s’y est pas trompé en l’élevant récemment, en pleine année France-Russie, au grade de chevalier de l’Ordre national de la Légion d’honneur. Sur sa réserve personnelle et lui écrivant personnellement. « En récompense de ses mérites vis-à-vis de la France et de son attachement à ce pays » selon une porte-parole de l’Académie russe des Beaux-Arts dont Tsereteli est président depuis 1997, parmi ses multiples titres et fonctions [2].

Académie russe des Beaux-Arts qui a beaucoup plus d’influence sur la société que son homologue française dont l’aura est depuis fort longtemps étiolée pour ne pas dire inexistante. En Russie, elle est une académie au sens classique du terme, proche de ce qu’elle était en France sous l’Ancien Régime, héritière de ce qu’elle fut en URSS. L’Institution possède des musées dont l’un à la gloire de son président, expose des artistes vivants, organise conférences et manifestations, réfléchit à ce que doit être l’enseignement artistique et chapeaute des écoles d’art académique au sens conventionnel du terme, à Moscou et à Saint-Pétersbourg, formant de nombreux étudiants. En clair, elle encadre l’art officiel.

Tsereteli fait Chevalier de la Légion d’honneur par la France, c’est un bien curieux hommage à une personnalité des plus troubles, lié au FSB (ex-KGB) et soupçonné de relations avec la mafia, toujours fan de Staline dont il fête l’anniversaire tous les ans. Et de Poutine qu’il a sculpté en judoka, le suppliant publiquement de se représenter à la présidence en 2008, sous les huées de la communauté artistique russe [3]. Mais il est surtout l’ami de Iouri Loujkov, tout-puissant maire de Moscou qui voit en lui « un créateur de beauté », l’imposant partout dans la capitale. Au point que ses détracteurs en arrivèrent à dénoncer la « tsérétélisation » de la capitale russe. En 1999, Loujkov le nomma directeur du tout nouveau Musée d’art moderne de Moscou, lui permit d’ouvrir en 2001 son propre musée dans le Palais Dolgorukov adjacent à celui de l’Académie - « galeries des horreurs et des conventions en plein centre de Moscou » pour Lorraine Millot de LIBÉRATION [4] -, et lui confia moults projets urbanistiques. La ville croule désormais sous ses ensembles sculpturaux controversés pour leur style pompier néo-réaliste du plus mauvais goût parmi lesquels on trouve une fontaine clown ou une Lady Diana [5]. L’artiste partagerait avec le maire quelques affaires, autour des fonderies d’où sortent justement ces centaines de tonnes de bronze [6].

Né en 1934 en Géorgie, à l’origine peintre, mosaïste puis sculpteur, si Tsereteli est aujourd’hui milliardaire, il le doit plus à son entregent qu’à son talent, qui l’a mené d’artiste honoré sous le régime soviétique - il a reçu le Prix Lénine et a été peintre officiel du ministère des Affaires étrangères - à artiste phare du régime poutinien. Un génie de l’opportunisme de Staline à Gorbatchev, d’Eltsine à Medvedev. À l’entendre, l’homme serait avant tout un philanthrope avec ses bonnes oeuvres en faveur de l’enfance déshéritée.

Sa mégalomanie très stratégique le pousse à offrir partout dans le monde, via l’Etat russe ou la mairie de Moscou, des sculptures monumentales qui, acceptées par obligation par des organismes officiels comme l’UNESCO dont il est ambassadeur de bonne volonté, sont refusées parfois par leurs bénéficiaires devant leur absolue laideur. Ce qui n’arrête guère notre homme. Ainsi, d’un Christophe Colomb refusé par les Etats-Unis, il en a fait, à Moscou, un Pierre le Grand juché à 100m au-dessus du sol malgré des manifestations d’autres artistes [7]. Une autre oeuvre offerte aux Etats-Unis en commémoration des attentats du 11 septembre - une grosse larme argentée pendant d’un bloc de granit brisé - a fini à Bayonne, ville proche de New-York qui n’en a pas voulu.

La France n’a pas été épargnée par la générosité encombrante du grand artiste. Outre sa « Naissance d’un homme nouveau » installée en 1994 au siège de l’UNESCO à Paris, il est l’auteur d’un Charles de Gaulle oublié par Chirac devant l’hôtel Cosmos de Moscou, d’un Balzac qui, refusé par plusieurs villes, échoua à Cap d’Agde en 2004 [8], et surtout d’un Jean-Paul II de neuf mètres offert à la petite ville bretonne de Ploërmel en 2006. En remerciement d’obscures services rendus par le maire UMP Paul Anselin qui fit dépenser 130 000€ à la commune pour son installation, opération menée grâce à l’intervention d’Alexandre Avdeev, à l’époque ambassadeur de Russie en France, aujourd’hui ministre de la Culture. Inaugurée le 10 décembre 2006, elle déclencha la colère des tenants de la laïcité qui obtinrent la condamnation de la ville en janvier 2010 pour non respect de la loi de séparation entre les Eglises et l’Etat [9]. Néanmoins, plusieurs fois vandalisée depuis, la statue est toujours en place, faute d’argent pour la déplacer. A quand une statue de Sarkozy ?

 :: MASTER-CLASS AVEC LE MAÎTRE | 01.10 ::



Pour l’année 2010 France-Russie, le grand Zourab Tsereteli participera à plusieurs événéments dont une exposition intitulée « Collections historiques de l’Académie des Beaux Arts de Russie » qui devra se tenir en juin juillet à l’Orangerie du Palais de Luxembourg. On pourra y admirer quelques unes des oeuvres du maître parmi celles d’autres artistes russes d’aujourd’hui, très académiques [10].

Au Grand Palais, Paris | 06.10

L’ART CONTEMPORAIN MARGINALISÉ
Pourtant, en marge de cet art officiel pompier, il existe en Russie une scène artistique russe contemporaine qui n’a rien à envier à ce qui se passe dans le reste du monde, pour l’essentiel soutenu par des fonds privés même si l’Etat n’y est plus tout à fait étranger. On compte à Moscou des dizaines de galeries, la pionnière et la plus célèbre restant celle de Marat Guelman ouverte en 1990.

Dans les années 2000, le nouvel Etat « démocratique » russe n’a pas freiné l’émergence de cette forme artistique qui n’avait pas droit de cité en URSS, moins sans doute par conviction qu’entraîné par le goût nouveau des oligarques pour l’Art contemporain, milliardaires devenus collectionneurs à l’instar de leurs homologues occidentaux, qui s’organisèrent dans un club passé de 4 membres en 1995 à 300 dix ans plus tard [11]. C’est pour suivre le mouvement que l’Etat financera, en partie, la Biennale d’Art contemporain lancée à Moscou en 2005, gagnant à l’internationale une image de modernité. Aujourd’hui, les structures mécénées fleurissent à Moscou comme la Fondation Ekaterina créée en 2002 et qui présente, dans le cadre de l’Année France-Russie, l’artiste français Jean-Marc Bustamante ou le Garage ouvert en septembre 2008 par Dasha Zhukova, fiancée de l’oligarque à la mode Roman Abramovitch.

 :: OUVERTURE DU « GARAGE » À MOSCOU | 09.08 ::


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Le ministère russe de la Culture soutient désormais le Centre national d’Art contemporain (CNAC) ouvert en 1992 à Moscou sur le modèle du Centre Pompidou par Leonid Bazhanov. installé dans une usine désaffectée que l’Etat lui a cédé en 2000, le Centre a essaimé dans plusieurs villes de Russie : Saint-Pétersbourg, Nijni Novgorod, Ekaterinbourg et Kaliningrad. C’est là, qu’en mai prochain, l’artiste français Claude Lévêque exposera dans le cadre de l’Année France-Russie.

Depuis peu on trouve dans les collections nationales russes des oeuvres d’Art contemporain. Depuis 2006, la prestigieuse Galerie nationale Tetriakov à Moscou abrite, en même temps qu’une célèbre collection d’icônes traditionnelles et de peintures classiques, un département qui lui est entièrement consacré même si ce n’est pas du goût de tout le monde. On y trouve les productions d’artistes comme Oleg Kulik, Kosolapov et même Ter-Oganyan qui a fui la Russie en 1999. Un département qui doit tout à l’historien d’art Andreï Erofeev qui, en 1989 porté par la Pérestroïka, fut le premier à constituer au musée national Tsaritsyno un fonds d’art contemporain russe, transféré ensuite à la Galerie Tetriakov dont il devint le conservateur.

Avant qu’il ne tombe en disgrâce suite à l’exposition au musée Sakharov en 2007 qui entraîna sa poursuite judiciaire pour « incitation à la haine religieuse et atteinte à la dignité humaine »puis, en octobre 2007, avec l’exposition parisienne SOTS ART qui l’opposa au ministre russe de la Culture Alexandre Sokolov [12]. Tout ceci entraîna sa perte et son licenciement définitif en 2009 ainsi que celle du directeur de la Galerie Tetriakov. Depuis, en résidence surveillée, dans attente de l’issue de son procès, Erofeev dit aujourd’hui craindre pour sa vie et celle de sa famille. On se demande pourquoi, plutôt que Tsereteli, le président Sarkozy n’a pas pensé à lui pour la Légion d’honneur, alors qu’il symbolise, avec Youri Samodourov poursuivi avec lui, les principes si chers à la France de liberté d’expression et de création...

On le voit, si aujourd’hui en Russie l’Etat n’ignore plus l’Art contemporain, c’est plus par force que par adhésion. En 2004, Bazhanov directeur du CNAC, bien que soutenu par le ministère, reconnaissait lui-même que « ni la société ni l’Etat n’éprouvent de réel intérêt pour l’art contemporain » qui reste de fait réservé à une minorité [13]. Preuve supplémentaire du désintérêt des hauts dirigeants de Russie pour ce courant artistique, la maigre programmation d’événements officiels de ce type pour l’année France-Russie. Enfin, la visite et le soutien marqué de l’épouse du président Medvedev à l’exposition très conformiste du Centre culturel russe de Paris en est un aveu.

L’ÉGLISE ORTHODOXE EN CRITIQUE D’ART
Désintérêt ou rejet idéologique ? La chute d’Erofeev est suffisamment éloquente pour être interprétée comme le signe de l’aversion profonde que les autorités medvedevo-poutiniennes ressentent vis-à-vis d’une forme d’art incontrôlable, incomprise en même temps qu’honnie par une Eglise orthodoxe de plus en plus omniprésente dans le domaine culturel. Comme dans tous les autres secteurs de la société russe, tel que le décrit non sans inquiétude Henri Tincq, spécialiste des questions religieuses, dans son récent article « Sainte Russie, à nouveau culte ».

On aura bien noté que ces dix dernières années, à l’origine d’actes de vandalisme et d’affaires judiciaires contre des artistes ou expositions, on trouve à chaque fois des groupes de croyants fanatiques liés à des mouvements nationalistes, sans que la hiérarchie orthodoxe ne s’en offusque quand elle ne les encourage pas elle-même. Une fois Erofeev limogé de la Galerie Tretiakov, l’Eglise orthodoxe a d’ailleurs obtenu de siéger dans un comité de surveillance nouvellement créé pour contrôler achats et expositions du musée national, resserrant son emprise sur le monde de l’art [14].

De quoi inquiéter un peu plus le monde feutré des conservateurs de musées compte tenu de la guerre larvée que l’Eglise leur mène depuis la fin de l’ère soviétique, les assimilant parfois à des voleurs quand ils refusent de restituer, ne serait-ce que le temps d’un pélerinage, ce qu’elle estime lui appartenir. Icônes et d’objets religieux que collectionneurs ou musées ont sauvé de la destruction que ce soit des outrages des Bolcheviques ou des atteintes du temps. Délicate question et conflit récurrent que le ministère russe de la Culture est amené à arbitrer régulièrement. D’autant que les conservateurs qui plaident la protection d’oeuvres d’art extrêmement fragiles accusent parfois les Eglises de ne pas avoir que des motivations religieuses mais aussi des visées économiques à espérer le retour dans les monastères d’oeuvres inestimables pour attirer les touristes et accroître leurs revenus.

C’est pour toutes ces raisons que « Trinité » d’Andreï Roublev, la plus célèbre icône russe datant du XIVème siècle, est absente de l’exposition du Louvre. La Galerie Tetriakov ne peut plus la prêter pour des expositions, ayant refusé en 2009, soutenue par son ministre, de la prêter pour un pélerinage du fait de son extrême fragilité. D’ailleurs, pour satisfaire les croyants et la présenter dans des conditions de sécurité adaptées, depuis 1989 elle est présentée dans l’Eglise Saint-Nicolas qui fait partie intégrante de la Galerie Tretiakov, peut-être la seule église-musée au monde. Il en est de même pour la célèbre icône Notre-Dame de Vladimir datant du XIIème siècle dont on ne voit qu’une copie à l’exposition du Louvre.

A première vue, on peut trouver légitime, comme le président Sarkozy l’a fait lors du dîner d’Etat donné à l’Elysée en l’honneur de Medvedev, que la Russie, après le traumatisme de l’ère soviétique, se ressource à son passé : « Vous renouez les fils de votre histoire et nous voulons y avoir notre part ». Il faisait bien évidemment allusion à la somptueuse exposition « Sainte Russie » du Louvre offerte par la France. Un retour aux sources qui prend cependant les allures d’une captation quasi monopolistique de l’Histoire de la Russie par l’Eglise orthodoxe alors que le pays, s’il compte une majorité de croyants orthodoxes, compte aussi par exemple jusqu’à 20 millions de musulmans, si ce n’est plus.

Depuis les années 80, l’Eglise orthodoxe a d’abord entrepris de « récupérer l’usufruit des édifices historiques désaffectés par le régime soviétique, activant de nombreuses campagnes de restauration » et de reconstruction. C’est l’objet d’ailleurs d’un cycle de conférences au Louvre, en marge de l’exposition « Sainte Russie », ce qui en montre le dimension éminemment politique. La plus spectaculaire « restitution » reste celle de la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou rasée en 1931 sous Staline, reconstruite en 1995 sous Eltsine et consacrée en 2000 sous Poutine. Chantier colossal payé en partie par la mairie de Moscou.

 :: LE RENOUVEAU DE L’ÉGLISE ORTHODOXE EN RUSSIE | 10.08 ::



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Très en cour du temps de la présidence Poutine, l’Eglise orthodoxe a désormais trouvé sa plus sûre alliée en la personne de la première nouvelle dame de Russie, Svetlana Medvedeva. À la tête de la Fondation pour les initiatives sociales et culturelles, depuis son accession au Kremlin en mars 2008, elle mène une véritable croisade morale et spirituelle main dans la main avec l’Eglise sans se soucier aucunement des autres religions et d’un Etat pourtant constitutionnellement laïc. Si l’on consulte son agenda officiel, on est étonné du nombre d’événements à connotation religieuse.

En juillet 2008, elle a par exemple lancé avec l’Eglise la « Journée de la famille, de l’amour et de la fidélité » pour contrer l’occidentale Saint-Valentin jugée trop corruptrice [15]. Mais le fer de lance de son action reste le programme national d’éducation « Culture morale et spiritualité pour la jeunesse », « créé avec la bénédiction du Patriarche Alexis II » écrit tel quel sur sa fiche biographique sur le site web officiel du Kremlin.

Dans ce cadre, en novembre 2008, s’est tenu à Moscou le Festival international de cinéma « L’Ange radieux » sous la houlette d’Alexis II, la devise en était « Le bon cinéma est de retour » entendu comme devant promouvoir les valeurs de la Famille dont 2008 avait été décrété l’année [16]. Dans une récente interview, Alexandre Avdeev, ministre de la Culture, parlait lui d’encouragements par l’Etat de « projets de films portant les idées d’humanisme, de spiritualité, de patriotisme et autres valeurs morales des peuples de Russie » [17].

Le 11 mars 2010, sans en indiquer le montant, l’Etat français vendait à l’Etat russe une parcelle de terrain dans un coin de Paris des plus prisés, en bord de Seine, dans le VIIe arrondissement. A l’emplacement de l’ancien siège de Météo France qui, selon l’ambassade russe, sera transformé, non pas en centre culturel comme on eut pu l’espérer type Institut du monde arabe, mais en « un centre spirituel et culturel qui pourrait comprendre une église et un séminaire » [18].

COMME UN PARFUM DE RÉVOLUTION NATIONALE
Ainsi l’art russe se met peu à peu au service d’une idéologie qui, à nous autres français, fait étonnement penser à la Culture prônée sous le Maréchal Pétain. Jusquà la Journée de la famille, de l’amour et de la fidélité de Mme Medvedeva qui rappelle la Fête des Mères lancée en 1941 par le gouvernement de Vichy.

Le ministre de la Culture Alexandre Avdeev, dans ses discours, lie systématiquement art et spiritualité. Lors de sa nomination, il avait d’abord déclaré que sa mission selon Poutine était d’« apporter du bonheur aux gens » avant d’attribuer à l’art le devoir de « défense spirituelle de la nation » et de « formation des attitudes et des valeurs morales de l’homme ». Ce qui rentre en résonance directe avec les discours tenus sous l’Occupation quand l’art se devait d’« exercer dans le pays une action morale salutaire » selon l’expression de Louis Hautecoeur, secrétaire général aux Beaux-Arts de 1940 à 44 [19].

On retrouve la même méfiance pour l’Art moderne (aujourd’hui contemporain) considéré comme décadent même si Avdeev se garde bien de tenir de tels propos. Dans les arts plastiques, on prône le retour au sujet, à la ligne, à la figuration, à l’exaltation de la terre et du patriotisme comme on peut le voir au Centre culturel russe de Paris. Le culte du patrimoine est favorisé en même temps que le folklore pour affirmer la vivacité de la tradition opposé à la modernité. En Histoire, on se cristallise sur les racines religieuses du pays se focalisant sur la religion dominante. En sculpture, la tendance est au monumentalisme et à la représentation de la force. Enfin le cinéma est formaté à des fins de propagande. Tout y est. Une vraie vision culturelle d’extrême-droite - à l’image du régime en place ? - en remplacement du réalisme social soviétique. Avec ses mêmes acteurs.

Une culture dogmatisée et instrumentalisée également vis-à-vis de l’étranger dans une version plus soft pour les besoins de la cause : « Nous ne devons pas oublier le développement des contacts culturels avec les partenaires étrangers, afin de créer une image positive de notre pays, clef pour répondre à ses objectifs de politique intérieure et étrangère... » écrit encore Avdeev [20]. La culture toute entière au service du politique. Comme actuellement avec l’Année croisée France-Russie qui n’est pour la Russie qu’une vaste opération de communication qui semble déjà avoir eu l’impact escompté sur notre président. De Medvedev, après son départ, Nicolas Sarkozy aurait dit : « Un type bien. Jamais, depuis Pierre le Grand, la Russie n’a été aussi apaisée et pacifiée qu’aujourd’hui » [21], alors que les observateurs et les ONG décrivent un pays qui s’enfoncent toujours plus dans la corruption, la criminalité et la violation des droits de l’Homme. En France, l’Année croisée est à peine entamée que déjà la Russie prépare la prochaine, en Espagne pour 2011.

Une fois quittée l’exposition au Centre culturel russe de Paris, notre gardien ferme derrière nous la porte à clef, nous reconduit dans le hall. Nous allons pour quitter l’immeuble quand nous apercevons, dans la cour intérieure, une fresque qui attire notre curiosité. Nous rebroussons chemin pour la voir de plus près. Aussitôt notre cerbère nous y rejoint, attend sagement que nous quittions l’endroit, nous suit ensuite jusqu’au seuil. Aimable Russie, amicale Russie...

UNE FENÊTRE SUR LA RUSSIE
- Centre de Russie pour la science et la culture
- 61 rue Boissière, Paris XVI
- Jusqu’au 31 mars 2010
- du lundi au vendredi, de 11h à 18h
- Entrée libre
- Tél. 01 44 34 79 79


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NOTES

[1] « L’influence de l’icône orthodoxe russe sur l’art des peintres d’avant-garde russe du 20e siècle ». Au regard des quelques photos de cette exposition assez hétéroclite qu’on a pu voir sur le site du CSCR, il ne faut pas entendre avant-garde dans le sens du courant artistique russe du début du XXe siècle mais juste comme le regard d’artistes contemporains au style académique sur les icônes traditionnelles. Plus des robes du couturier dont on se demande ce qu’elles viennent faire là.

[2] « Le président de l’Académie russe des beaux-arts promu chevalier de la Légion d’honneur » RIA NOVOSTI | 19.02.2010 et « Zurab Tsereteli is a Chevalier of the National Order of the Legion of Honor » site de l’artiste | 19.02.10.
La cérémonie de remise de médaille a eu lieu le 11 mai 2010 à Moscou. Tsereteli a reçu la médaille des mains de Jean de Gliniasty, Ambassadeur de France en Russie.

 :: ZOURAB TSERETELI FAIT CHEVALIER, MOSCOU| 11.05.10 ::




En France, Tsereteli est également Officier des Arts et des Lettres, titulaire de la croix du Combattant volontaire de la Résistance et de la Grande médaille de Vermeil de Paris.

[3] A la veille des élections présidentielles russes de 2008, Tsereteli fut l’un des quatre artistes signataires avec Salakhov, Tcharkine et Mikhalkov, d’une lettre ouverte à Poutine publiée le 16 octobre 2007 dans le journal Rossiiskaïa Gazeta pour le supplier de se représenter une troisième fois : « Nous avons beaucoup d’estime pour vos immenses succès dans toutes les sphères de la vie en Russie, qui, grâce à vos efforts, a atteint la stabilité sociale et le progrès et a augmenté de manière extraordinaire le prestige de notre patrie dans le monde entier (...) Pour nous, il est vital qu’après 2008 vous continuiez à réaliser la politique juste et bénéfique qui permettra de garder la direction positive de la politique d’État, garantissant la stabilité et la prospérité de la culture nationale et des meilleures traditions de notre art, et le renforcement des mesures de préservation de l’héritage artistique historique et les richesses des musées ». Déclarant parler au nom de tous les artistes russes, ils déclenchèrent les protestations de nombreux artistes ne se reconnaissant pas dans leur initiative. Lire « La culture vote aussi Poutine » par Aurialie, SPOUTNITSI.NET | 21.10.07 et « Les artistes officiels serrent les rangs derriere Poutine » par Philippe Randrianarimanana, COURRIER INTERNATIONAL | 26.10.07.

[4] « Moscou dans le coup » par Lorraine Millot, LIBÉRATION | 28.02.07.

[5] Décoration de la cathédrale du Saint Sauveur, monument à Pierre le Grand en l’honneur du tricentenaire de la flotte russe, ensemble architectural du Mont du Salut, ensemble décoratif sur la Place du Manège, etc.

[6] « Le sculpteur de Poutine » LE POINT | 29.04.04.

[7] « Tsereteli écrase Moscou. Polémique autour d’une sculpture monumentale commandée à Zourab Tsereteli, artiste « officiel » et pompier » par Jean-Pierre ThibaudaT, LIBÉRATION | 17.02.97.

[8] « Yves Gagnieux, conservateur de la maison de Balzac à Paris, se souvient que, début 2001, des collaborateurs de Tsereteli étaient venus lui présenter l’esquisse d’un monument »haut comme un immeuble de 10 étages« qu’il se proposait d’édifier sur une esplanade proche du parc Euro Disney. Ce projet ayant avorté, le sculpteur accoucha d’un bronze de l’écrivain, de 2,8 mètres, qui, refusé par plusieurs villes, dont Paris et La Rochelle, a finalement échoué, en juin 2004, à Agde (Hérault). »C’est par le réseau de l’Association des maires qu’on m’a proposé ce cadeau de la République de Russie, se souvient Gilles D’Ettore, maire (UMP) d’Agde. Comme c’était gratos, j’ai dit « je prends », et on l’a mis au cap d’Agde. Je ne sais pas en quoi il est, mais ça n’est pas du toc !«  » IN « Le mystère de Ploërmel » par Robert Belleret, LE MONDE | 09.12.06.

[9] « Ploërmel (56) - Subvention illégale pour la statue de Jean Paul II » par Gabriel Simon, LE TÉLÉGRAMME | 07.01.10.

[10] Tsereteli, A.A. Mylnikov, E.I. Zverkov, T. T. Salakhov, P.M. Korzhev, V.I. Ivanov, D.D. Zhilinsky, v.M. Sidorov, M.M. Kurilko-Rioumine, A. D. Shmarinov, V.E. Tsygal, M.M. Possokhine... Correspondant depuis 2002 de l’Académie française des Beaux-Arts, section sculpture, en tant que président de son équivalent russe, il présentera également à l’Institut de France l’exposition « L’Académie des Beaux-Arts de Russie : histoire et modernité » (10 juin - 3 juillet 2010).

[11] « Des antiquités à l’avant-garde, les milliardaires réinventent le marché » par Harry Bellet, LE MONDE | 13.06.04

[12] Sur ces deux affaires, lire notre article « Sainte Russie au Louvre, art subversif au cachot ».

[13] « Trois questions à Leonid Bazhanov » propos recueillis par Harry Bellet, LE MONDE | 13.06.04

[14] « Depuis son limogeage, la galerie Tretiakov a créé un comité de surveillance, chargé de contrôler achats et expositions, et composé, entre autres, de représentants de l’Eglise orthodoxe. Quoique prônée à chaque discours par le président Dmitri Medvedev, la »modernisation« de la Russie ne s’applique pas encore au monde des arts » in « Russie : des artistes créateurs et provocateurs » par Annick Colonna-Césari et Axel Gyldèn, L’EXPRESS | 11.01.10.

[15] « Russes fêtent leur »Saint-Valentin« pour promouvoir famille et fidélité » AFP | 08.07.08.

[16] « La culture russe dans tous ses états » RIA NOVOSTI | 14.11.08 et agenda officiel de S. Medvedeva.).

[17] Journal of Law and Security, № 4 (33) | 12.09.

[18] « Météo France : le siège vendu à la Russie » AFP | 11.03.10.

[19] « La vie culturelle sous l’Occupation » par Stéphanie Corcy, éd. Perrin, 2005.

[20] Journal of Law and Security, № 4 (33) | 12.09.

[21] Au Conseil des ministres | 03.03.10 in « La triple entente », CANARD ENCHAÎNÉ | 10.03.10.



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UNE CITATION, DES CITATIONS
« En France, on travaille dans le service public, en Amérique, on travaille pour le public » Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, TÉLÉRAMA | 14.09.16
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