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Olivier Kodjalbaye Banguiam explore les collections africaines des officiers coloniaux

Bernard Hasquenoph | 25/06/2019 | 19:04 |


Historien et chercheur, Olivier Kodjalbaye Banguiam est l’auteur d’une thèse sur les collections africaines des officiers français, issues de la conquête coloniale. Entretien autour d’un sujet encore largement inexploré.

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Olivier Kodjalbaye Banguiam © DR

25.06.2019 | RENCONTRÉ POUR la rédaction de mon article « L’Armée face aux restitutions » paru dans L’Hebdo du Quotidien de l’Art n°1739 où je le cite, Olivier Kodjalbaye Banguiam est historien et chercheur, spécialiste de la colonisation africaine. En complément et avec son accord, je publie ici un entretien réalisé à l’occasion de cet article. Olivier Kodjalbaye Banguiam a un parcours intéressant au regard du sujet traité. D’origine tchadienne, passé par l’École spéciale militaire de Saint-Cyr d’où sont sortis, au XIXème siècle, nombre d’officiers coloniaux, il y a rédigé un mémoire sur la mission Dybowski en Afrique centrale (1891-1892). Il a ensuite poursuivi ses études sur l’Histoire de l’Afrique et les acteurs coloniaux à l’Université Paris I-Panthéon Sorbonne, dans le cadre d’un Diplôme d’études approfondies (DEA).

En 2016, il a obtenu le grade de docteur en soutenant sa thèse Les officiers français : constitution et devenir de leurs collections africaines issues de la conquête coloniale (Université Paris Ouest Nanterre-La Défense), qu’il cherche désormais à faire éditer. Il a exploré nombre d’archives encore largement inexploitées, dispersées entre différents centres et fonds : institutions militaires, Archives Nationales, Académie parisienne des Sciences d’Outre-Mer, Centre d’Archives d’Outre-Mer, ministères, musées... Son travail se révèle précieux à l’heure de la réflexion sur la restitution du patrimoine africain, objet du rapport remis en 2018 au Président de la République Emmanuel Macron par Bénédicte Savoy et Felwine Sarr qui citent sa thèse à plusieurs reprises, ce qui me l’a faite connaitre. Actuellement, Olivier Kodjalbaye Banguiam poursuit ses recherches à Paris, sur les explorateurs-photographes en Afrique (1875-1914) et sur les collections africaines du musée du Quai Branly-Jacques Chirac.

A-t-on une idée du nombre de militaires français qui ont rapporté des objets lors de la conquête coloniale puis durant la colonisation ?
Olivier Kodjalbaye Banguiam. Difficile de donner un nombre exhaustif, en raison du manque d’informations sur les articles conservés par ces derniers à titre privé et de l’éparpillement de leurs dépôts dans divers musées français. A titre indicatif, sur plus de 300 noms figurant sur la liste des donateurs et vendeurs du Musée de l’Homme, environ 30 militaires ont été identifiés lors de mes recherches doctorales. Ce qui représente plus ou moins 10% de l’ensemble des donateurs de l’établissement.

Parmi ces militaires, quelles sont les personnalités les plus emblématiques ?
Des officiers tels que Pierre Savorgnan de Brazza, Louis Archinard, Louis Faidherbe, Jean-Baptiste Marchand, Henri Gouraud, Alfred Dodds...

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Le général Dodds au Dahomey

Cette « collecte » a concerné quelles parties de l’Afrique ? Comment s’est-elle déroulée dans le temps ?
En général, avant 1890, il s’agit surtout, dans le cas de l’Afrique Equatoriale Française et de l’Afrique Occidentale Française, des militaires ayant dirigé des missions de reconnaissance dans des régions restées encore non explorées. A partir de 1859, Louis Faidherbe, par exemple, avait organisé une série d’exploration et de reconnaissance au Sénégal. En 1875, Pierre Savorgnan de Brazza, quant à lui, se lança dans l’exploration de l’Afrique centrale. L’après 1890 ou l’après-Conférence de Berlin est marqué par la conquête militaire du continent proprement dite, avec une série de campagnes contre les résistances africaines comme celles conduites par Samory et Béhanzin en Afrique de l’Ouest ou par Rabah, en Afrique centrale. A l’issue de la neutralisation des bandes de ces figures africaines par les militaires français, de nombreuses prises de guerre furent prélevées dans le camps de ces résistants comme ce fut le cas des pièces récupérées par la Mission Dodds (1892-1894) dans le palais du roi Béhanzin à la chute du royaume de Dahomey.

Une fois ramenés en France, à quels musées ces objets étaient-ils donnés en priorité ?
Créé en 1878 suite à l’exposition universelle organisée la même année au palais du Trocadéro, le musée d’Ethnographie du Trocadéro fut, à l’époque, le principal centre de conservation où furent déposées les collections de ces militaires. Un fait peut expliquer cette tendance : chargé essentiellement de l’organisation des missions d’exploration, le ministère de l’Instruction publique (l’actuel ministère de l’Education nationale), incitait, à travers les instructions diffusées, les acteurs coloniaux aussi bien militaires que civils à rapporter dans cet établissement les objets africains récoltés lors de leur séjour outre-mer. Ces articles intégrèrent la collection du musée de l’Homme à son ouverture en 1937 avant d’être transférés au musée du quai Branly-Jacques Chirac depuis 2006. Parallèlement, d’autres musées français conservent aujourd’hui certaines traces du butin de la conquête coloniale. Le musée de l’Armée est un exemple éloquent. Il est possible d’y découvrir, entre autres, le bâton de commandement de Béhanzin et des effets personnels de Samory : hache, bonnet de guerre, chasse-mouche...

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Musée de l’Armée, vitrine avec objets de Béhanzin et Samory / Tirailleur sénégalais

Ces objets sont-ils bien documentés, notamment quant à leur provenance et leurs conditions d’entrée dans les collections des musées français ?
Influencés par les consignes en matière de collection diffusées par les institutions publiques (ministère de l’instruction publique, ministère de Guerre chargé de procéder aux détachements des militaires pour les mettre à la disposition du précédent ministère avant d’intégrer une expédition, ministère des Colonies...) et les institutions privées (la Société de Géographie, le Comité de l’Afrique Française...), les militaires français, à l’instar des civils, semblaient rassembler instinctivement les objets jugés représentatifs à l’époque sans toutefois se préoccuper de laisser dans leurs écrits les détails entourant ces articles. Le plus souvent, ces écrits étaient entachés d’erreurs et de confusions en raison de la méconnaissance des idiomes indigènes. De ce fait, les objets ne sont pas bien documentés, même si certains musées français s’efforcent de donner quelques éléments sur telle ou telle pièce en s’appuyant généralement sur les bribes d’information émanant des dossiers des donateurs. Ainsi apparaît-il au quai Branly sur les fiches descriptives des objets extraits des collections des militaires français des références relatives au nom du donateur, à la nature de l’oeuvre concernée, à sa provenance géographique et ethnique. Le musée de l’Armée, quant à lui, semble insister sur la nature et les dimensions des prises de guerres inventoriées sans toutefois renseigner sur l’identité des donateurs, leurs circonstances et leurs modes d’acquisition, leurs provenances ethniques et géographiques et l’année de leurs entrées dans la collection de cet établissement.

Lors de vos recherches, vous avez été confronté à quels types de difficultés ?
Le manque cruel de documents et d’informations liés aux collections africaines des militaires français déjà évoqué constitue une difficulté majeure rencontrée au cours de mes recherches quand il s’agit de procéder à la reconstitution des trajectoires de leurs objets, depuis leurs collectes en Afrique jusqu’à leurs enregistrements dans les musées français. Par ailleurs, un autre obstacle qui mérite d’être relevé porte sur l’inaccessibilité des pièces conservées dans leurs réserves qui renferment pourtant, d’une manière générale, largement plus d’échantillons que ceux présentés sur leurs plateaux d’exposition permanente. Lors de mes enquêtes de terrain dans le cadre des recherches doctorales, les multiples démarches engagées en vue d’explorer les réserves du musée de l’Homme et du musée de l’Armée sont restées lettre morte [1]. Au musée du quai Branly-Jacques Chirac, une avancée a été constatée avec le programme de mise en place des réserves visibles.

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Musée de l’Armée, ancienne galerie ethnographique

Pour conclure, qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à ces sujets ?
En effet, l’examen de ces sujets s’inscrit dans le prolongement des précédents travaux menés à l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr et à l’Université Paris I – Panthéon Sorbonne sur l’œuvre des acteurs coloniaux en Afrique à la fin du XIXème siècle. Pour la recherche doctorale, le choix s’est délibérément opéré en vue de réduire mon champ d’étude exclusivement aux officiers coloniaux et au devenir de leurs collections africaines conservées actuellement dans les musées français. Ce fut, par ailleurs, l’occasion de soulever, quels que soient le contexte historique, la situation géographique et la nature des objets, la délicate problématique relative aux grandes restitutions, notamment celles des biens juifs, du trésor égyptien et des têtes maories. Pour l’Afrique subsaharienne, le discours du 28 novembre 2017 du Président de la République Emmanuel Macron à Ouagadougou, au Burkina Faso, marque-t-il un nouveau tournant dans l’histoire des acquisitions héritées de la colonisation ? Cette histoire, reconnaissons-le, reste complexe et entachée de nombreuses zones d’ombres qu’il convient d’éclaircir.

:: Bernard Hasquenoph | 25/06/2019 | 19:04 |

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NOTES

[1] Depuis l’arrivée d’une nouvelle direction à la tête du musée de l’Armée (général Alexandre d’Andoque de Sériège nommé directeur en août 2017 ; Ariane James-Sarazin, nommée directrice adjointe en avril 2018), l’institution semble plus ouverte à la recherche sur cette période, comme je l’indique dans mon article de L’Hebdo du Quotidien de l’Art.



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